L'assassin du genre humain

Auteur : Tobie Nathan
Editeur : Stock

Le lundi 18 mars 1946, au Palais de justice de Paris, s'ouvre le procès du docteur Marcel Petiot, accusé de vingt-sept assassinats mais dont il est permis de penser qu'il y en eût beaucoup d'autres. Prétendant appartenir à un réseau de résistants et faciliter l'évasion de familles juives, Petiot les dévalisait, les droguait, et les achevait dans le calorifère du 21 rue Le Sueur, où l'on retrouva les traces d'une dizaine de ses victimes. Ce procès ne fut pas seulement celui d'un criminel mystérieux, qui croyait aux forces du mal et à la puissance du Verbe, mais aussi celui d'une époque : la France de l'occupation, des délateurs et des profiteurs.
De nos jours, à Paris. Jade, brillante étudiante, prépare une thèse de doctorat en criminologie sous la direction de l'ambigu professeur Nagral : « Personnalité et meurtres du docteur Marcel Petiot (1897-1946). » Jade, possédée par son sujet au point d'avoir des visions du passé comme du futur, est persuadée que Petiot est un idéologue en action, le sismographe d'une époque où la barbarie emporta tout sur son passage.
Mais en a-t-on vraiment terminé avec l'horreur ? Est-ce que le passé peut resurgir ? Et les démons revenir hanter nos nuits ?

22,00 €
Parution : Janvier 2026
350 pages
ISBN : 978-2-2340-9685-1
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Extrait

Paris, le lundi 18 mars 1946.
Paris avait été libéré depuis un an et demi et les Français avaient de plus en plus faim et de plus en plus froid. La vie était encore plus difficile que durant l’Occupation. L’hiver qui se terminait avait été glacial, plus que les précédents. Le charbon manquait, très peu d’appartements étaient chauffés. Il restait l’espérance : à Lille, on annonçait l’arrivée de quatre mille soldats polonais démobilisés qui viendraient bientôt travailler dans les mines du Nord pour augmenter la masse de charbon disponible.
Cette semaine, les Français auraient droit à 150 grammes de viande de conserve ou 100 grammes de charcuterie, les travailleurs de force à 100 grammes supplémentaires. Quant à la viande fraîche, on annonçait dans la presse que le ticket B3 de mars validé pour 100 grammes ne serait honoré qu’au fur et à mesure de l’approvisionnement des bouchers.
Ce jour-là, au palais de justice de Paris, s’ouvrait le procès du docteur Marcel Petiot, accusé de vingt-sept assassinats. La plupart des journaux, à cette époque il y en avait bien une cinquantaine, s’étaient fendus d’un papier en première page sur deux ou trois colonnes. C’est dire si l’affaire passionnait le public.
Il était à peine une heure de l’après-midi. L’appariteur avait d’abord installé les invités de marque, les personnalités en vue, les belles dames serrées les unes contre les autres, leur chef surmonté d’invraisemblables chapeaux. Il y avait des élus, des députés, des maires et des présidents, en veux-tu en voilà, présidents de cours, de tribunaux, de comités, et la grosse masse noire d’avocats qui, ne plaidant pas ce jour-là, n’avaient pas résisté à la promesse du spectacle. Ceux-là avaient eu droit aux premiers rangs, aux bancs et aux chaises rembourrées. Et la cohue de ceux qui arrivaient encore, obstruant les travées en quête d’une place assise. Les gardes qui les dirigeaient en criant faisaient virevolter les chaises au-dessus des têtes… Et les appels de rangée à rangée, les salutations, les cris, gloussements et embrassades… On aurait pu se croire à une première à l’Opéra ! Après l’installation des personnalités et des invités, les gardiens de la paix ouvrirent les deux portes du fond de la grande salle du palais et ce fut la ruée des petites gens, des quidams, de ceux qui faisaient la queue depuis le matin. Piétinements, bousculades, hurlements. La plupart se retrouvèrent debout, serrés comme des sardines derrière les bancs de bois. Une fois tout ce monde en place, ce fut l’arrivée des journalistes, la presse étrangère par la droite, d’Angleterre, d’Espagne, d’Italie, d’Amérique aussi, bien sûr, certains en uniforme avec une étiquette épinglée : « War Correspondent », la presse française par la gauche, des dizaines parmi les plus célèbres, le caustique Géo London, les yeux vifs et la bedaine proéminente, qui avait couvert tous les grands procès depuis 1920, sauf durant l’Occupation où il avait dû se cacher, étant juif. Une célébrité, celui-là, il avait même interviewé Al Capone dans les années 1930. On reconnaissait Pierre Bénard au souffle court, l’exceptionnel rédac-chef du Canard enchaîné, et Pierre Scize du Figaro, Jean-Pierre Gautier, la plume la plus assassine de Paris, et, cela va de soi, Madeleine Jacob, la langue de vipère communiste. Louis-Ferdinand Céline, le sulfureux écrivain collabo dont elle couvrit le procès au Danemark, l’appelait « la muse des charniers ». Grande tricoteuse devant l’Éternel, elle terminait ses robes en lainage Paris, le lundi 18 mars 1946.
Paris avait été libéré depuis un an et demi et les Français avaient de plus en plus faim et de plus en plus froid. La vie était encore plus difficile que durant l’Occupation. L’hiver qui se terminait avait été glacial, plus que les précédents. Le charbon manquait, très peu d’appartements étaient chauffés. Il restait l’espérance : à Lille, on annonçait l’arrivée de quatre mille soldats polonais démobilisés qui viendraient bientôt travailler dans les mines du Nord pour augmenter la masse de charbon disponible.
Cette semaine, les Français auraient droit à 150 grammes de viande de conserve ou 100 grammes de charcuterie, les travailleurs de force à 100 grammes supplémentaires. Quant à la viande fraîche, on annonçait dans la presse que le ticket B3 de mars validé pour 100 grammes ne serait honoré qu’au fur et à mesure de l’approvisionnement des bouchers.
Ce jour-là, au palais de justice de Paris, s’ouvrait le procès du docteur Marcel Petiot, accusé de vingt-sept assassinats. La plupart des journaux, à cette époque il y en avait bien une cinquantaine, s’étaient fendus d’un papier en première page sur deux ou trois colonnes. C’est dire si l’affaire passionnait le public.
Il était à peine une heure de l’après-midi. L’appariteur avait d’abord installé les invités de marque, les personnalités en vue, les belles dames serrées les unes contre les autres, leur chef surmonté d’invraisemblables chapeaux. Il y avait des élus, des députés, des maires et des présidents, en veux-tu en voilà, présidents de cours, de tribunaux, de comités, et la grosse masse noire d’avocats qui, ne plaidant pas ce jour-là, n’avaient pas résisté à la promesse du spectacle. Ceux-là avaient eu droit aux premiers rangs, aux bancs et aux chaises rembourrées. Et la cohue de ceux qui arrivaient encore, obstruant les travées en quête d’une place assise. Les gardes qui les dirigeaient en criant faisaient virevolter les chaises au-dessus des têtes… Et les appels de rangée à rangée, les salutations, les cris, gloussements et embrassades… On aurait pu se croire à une première à l’Opéra ! Après l’installation des personnalités et des invités, les gardiens de la paix ouvrirent les deux portes du fond de la grande salle du palais et ce fut la ruée des petites gens, des quidams, de ceux qui faisaient la queue depuis le matin. Piétinements, bousculades, hurlements. La plupart se retrouvèrent debout, serrés comme des sardines derrière les bancs de bois. Une fois tout ce monde en place, ce fut l’arrivée des journalistes, la presse étrangère par la droite, d’Angleterre, d’Espagne, d’Italie, d’Amérique aussi, bien sûr, certains en uniforme avec une étiquette épinglée : « War Correspondent », la presse française par la gauche, des dizaines parmi les plus célèbres, le caustique Géo London, les yeux vifs et la bedaine proéminente, qui avait couvert tous les grands procès depuis 1920, sauf durant l’Occupation où il avait dû se cacher, étant juif. Une célébrité, celui-là, il avait même interviewé Al Capone dans les années 1930. On reconnaissait Pierre Bénard au souffle court, l’exceptionnel rédac-chef du Canard enchaîné, et Pierre Scize du Figaro, Jean-Pierre Gautier, la plume la plus assassine de Paris, et, cela va de soi, Madeleine Jacob, la langue de vipère communiste. Louis-Ferdinand Céline, le sulfureux écrivain collabo dont elle couvrit le procès au Danemark, l’appelait « la muse des charniers ». Grande tricoteuse devant l’Éternel, elle terminait ses robes en lainage durant les procès qu’elle suivait pour Franc-Tireur et Libération, des robes comme celle qu’elle portait ce jour-là, justement, qui ressemblait, je dois le dire, à une nappe campagnarde…
La salle s’impatientait, le brouhaha enflait, cette espèce de grondement qui précède les grands spectacles, comme avant le lever de rideau au cirque Medrano… Car tout ce monde papotait, échangeait des impressions, des infos, des rumeurs… « On m’a dit qu’il les violait avant de les dépecer… » « Comme Landru ! » « Il a un rire terrifiant, c’est pas pour rien qu’on l’appelle docteur… Satan. » « La magie noire, je vous dis, il récoltait le sang de ses victimes pour sa magie noire ! » « Il a des yeux perçants, il vous hypnotise n’importe qui en quelques secondes ! » On sortait des casse-croûte, on décapsulait des bouteilles de bière d’un litre.
Le silence s’est doucement fait depuis l’estrade. Les regards ont scruté les allées. Un homme en toge faisait son entrée, majestueux, et dans la foule on entendit un nom : « Floriot ! » Maître Floriot, en majesté, l’as du barreau qui allait défendre Petiot, s’avançait d’un pas de sénateur, suivi de ses assistants en file indienne, les Floriot’s boys, comme on les appelait. L’homme était conscient de sa réputation. Effets de manche, sourires, regard alentour à la recherche des photographes… Les gens se levaient pour apercevoir la vedette, d’autres criaient : « Assis, assis, nom de Dieu ! » Il y eut même une jeune femme, une élégante, pour se dresser devant la foule, exhibant un journal illustré pour revendiquer son statut de maîtresse du maître.

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