Les abandonneuses

Un homme quitte ses enfants, une femme les abandonne
Auteur : Begoña Gómez Urzaiz
Editeur : Stock

Que peuvent bien avoir en commun Maria Montessori, Joni Mitchell, Doris Lessing ou Anna Karénine ?
Toutes, à un moment de leur vie, ont choisi l'art ou la passion au détriment de la maternité. En refusant de se sacrifier pour leur progéniture, elles ont affronté leur culpabilité mais aussi le jugement d'une société qui considère que, si un homme quitte ses enfants, une femme les abandonne.
Entremêlant sa propre expérience aux destins de ces artistes, la journaliste espagnole Begoña Gómez Urzaiz signe un récit percutant qui déconstruit le mythe de la « mauvaise mère » et pose un regard novateur sur la maternité.

Traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet
22,00 €
Parution : Février 2026
380 pages
ISBN : 978-2-2340-9691-2
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Extrait

Quelle sorte de mère abandonne son enfant ?

La phrase a quelque chose d’emphatique et sous-entend un jugement, un peu comme on s’écrierait « qui pourrait tuer un enfant ? » Elle possède par ailleurs ce côté sentencieux et légèrement moralisateur des paroles qui feignent d’appartenir au sens commun et prétendent ne pas avoir d’idéologie. Mais tout le monde sait que lorsqu’on fait appel au bon sens, on tente de rallier son interlocuteur à des valeurs conservatrices.
Cependant, nous avons quasiment tous prononcé cette phrase un jour, après avoir entendu parler ou lu des choses à propos d’une femme qui, à un moment, a abandonné ses enfants et poursuivi son existence de non-mère. « Un enfant change la vie » est une autre formule toute faite, très souvent répétée et proclamée comme quelque chose d’irréfutable. S’il change la vie, c’est irréversible. Un enfant ne peut être supprimé, c’est ontologiquement impossible.
Quelle sorte de mère abandonne son enfant ? Une mère de la pire espèce, sans aucun doute.
Je me suis plus d’une fois posé cette question, je jurerais l’avoir fait malgré moi, comme si j’étais possédée par la moraliste que je ne crois pas être, ou un genre de moraliste qui me dérange.
Cela m’est arrivé, par exemple, quand j’ai vu Carol, le film de Todd Haynes adapté du roman de Patricia Highsmith. Je me souviens précisément de la date car c’était un jour particulier, le deuxième anniversaire de mon fils aîné. Le week-end avait été épuisant, avec une surproduction d’affection maternelle. Le samedi, j’avais invité la famille à déjeuner à la maison, j’avais cuisiné pour neuf personnes et nous avions soufflé les bougies. Le dimanche, l’idée était de faire quelque chose de simple, avec des amis, au parc. Tout le monde sait comment ça se termine généralement. Je me suis levée très tôt pour préparer des sandwichs au pastrami et des empanadas au thon pour le pique-nique, ainsi que des boissons, des gâteaux apéritifs, des guirlandes, des bougies, des ballons, des assiettes, une piñata, un seau de chips Bonilla et des gobelets Flying Tiger. Beaucoup de gens ont répondu présent. Ce fut beau et éreintant. Une amie est arrivée avec un gâteau à la fraise et à la chantilly tellement photogénique qu’il semblait tout droit sorti d’une publicité pour une compagnie d’assurances. L’illustration parfaite des « moments heureux avec ses proches ». Tous ont apporté des cadeaux, même si nous leur avions dit que ce n’était pas la peine. Quand mon téléphone m’envoie des photos de cette journée, ce qui se produit de temps à autre avec la fonctionnalité « Souvenirs », qui exerce sur moi une forme subtile de terrorisme émotionnel, cela m’émeut, conformément au souhait d’Apple. Je frissonne comme une mère.
Lorsque je regarde une photo de cet anniversaire, ou de tout autre parmi les nombreux que j’ai organisés depuis, me reviennent seulement en mémoire le bruit, la joie et le soleil, la piñata en forme de crocodile. Pas la nervosité des préparatifs, la dépense d’énergie, la fatigue extrême qui paralyse chacun de mes muscles quand j’ai fini de ramasser le dernier serpentin et de jeter le dernier gobelet avec des motifs de dinosaures.
À la fin de cet après-midi, j’ai senti que j’avais passé davantage de temps à bavarder avec les uns et les autres qu’avec mon fils, à entretenir des conversations superficielles de cinq minutes tout en vérifiant qu’il restait bien de la glace dans la glacière. Cette tendance s’est aggravée plus tard chez moi. Pourtant, quand certains amis (sans enfants) ont proposé d’aller au cinéma voir Carol, j’ai été la première à accepter. Parce que j’en avais envie (le film était sorti depuis deux ou trois semaines, j’avais l’impression d’être la seule à ne pas l’avoir vu et d’être en marge des discussions) et parce qu’à cette époque j’étais persuadée qu’on pouvait tout faire, arriver à tout faire, et à le faire bien. Être à la page des sorties cinéma, s’occuper de sa famille sans relâche, rendre huit articles par semaine avec l’espoir qu’au moins trois d’entre eux ne me feraient pas honte si je retombais dessus sur Internet quelques mois plus tard.
Je suis donc allée voir Carol, qui m’a moins plu que ce que j’avais imaginé. En partie parce que j’ai eu du mal à adhérer au maniérisme de Todd Haynes ; en partie parce que, exténuée, j’éprouvais un brin de culpabilité (rien de grave, culpabilité d’une intensité moyenne/basse) à l’idée de ne pas être avec mon fils à regarder des dessins animés, blottis l’un contre l’autre après un week-end aussi fatigant. Mais, surtout, et cela je l’ai compris plus tard, à cause de la fin du film, qui m’a laissé une sensation désagréable et poisseuse

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