Les vulnérables

Auteur : Sigrid Nunez
Editeur : Stock
Sélection Rue des Livres

« Élégie + comédie, dit-elle, c'est la seule manière de décrire ce que nous vivons en ce moment. Et ce n'est pas parce qu'une chose n'est pas drôle dans la vraie vie qu'on ne peut pas l'écrire comme si elle l'était. »
En pleine pandémie mondiale, une écrivaine s'installe dans un appartement au coeur de Manhattan pour s'occuper du perroquet d'une amie. Au contact d'Eurêka, un ara plein d'entrain, elle s'offre une échappée loin du marasme extérieur. Jusqu'au jour où le précédent gardien du volatile réapparaît, s'immisçant ainsi dans son intimité. Il est jeune, séduisant, instable, et Eurêka semble le préférer à elle.
Les Vulnérables est un texte tendre et profond qui explore l'altérité, notre besoin d'empathie et la nécessité de l'écriture.

Traduction : Mathilde Bach
21,90 €
Parution : Août 2025
272 pages
ISBN : 978-2-2340-9705-6
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Extrait

« C’était un printemps indécis1. »
J’avais lu ce livre il y a longtemps, et, à part cette phrase, je n’en avais quasiment rien retenu. J’aurais été bien incapable de parler de ses personnages ou de ce qui leur arrivait. Incapable aussi de vous dire (jusqu’à ce que, plus tard, je me renseigne à ce sujet) que le livre commençait en 1880. Non pas que ce fût important. Plus jeune je croyais qu’il fallait se souvenir du moindre rebondissement de chaque roman que je lisais. Aujourd’hui je sais : ce qui compte c’est l’expérience de lecture, les sentiments que l’histoire suscite, les questions qui viennent à l’esprit en lisant, plutôt que les événements fictifs tels qu’ils sont décrits. On devrait apprendre cela à l’école, mais il n’en est rien. On persiste à mettre l’accent sur la mémoire. Autrement, comment pourrait-on rédiger une critique ? Passer un examen ? Sur quelle base obtiendrait-on un diplôme en littérature ?
J’ai une certaine tendresse pour ce romancier avouant que la seule chose qui lui restait de sa lecture d’Anna Karénine était le détail du panier de pique-nique garni d’un pot de miel.
Ce qui, tout ce temps, ne m’a pas quittée depuis la lecture des Années, c’est la scène d’ouverture, et cette première phrase, suivie d’une description météorologique.
Ne jamais débuter un livre avec le temps qu’il fait est l’une des règles élémentaires en matière d’écriture. Je n’ai jamais compris pourquoi.
« Implacable temps de novembre » est la troisième phrase de La Maison d’Âpre-Vent2. S’ensuit la célèbre dissertation de Dickens sur le brouillard.
« C’était une nuit d’orage obscure. » Je n’ai jamais compris pourquoi cette phrase (dont j’ai oublié l’auteur : encore une chose à vérifier) était universellement reconnue comme la pire manière de commencer un roman. Réussissant le méprisable exploit d’être à la fois plate et trop mélodramatique.
(Elle est d’Edward Bulwer-Lytton, à l’origine. Dans un livre dont le titre est Paul Clifford, publié en 1830. D’autres la réutiliseraient, par parodie, dont les plus mémorables sont Ray Bradbury, Madeleine L’Engle et Snoopy.)
Dépourvus d’imagination, ainsi Oscar Wilde désignait-il les gens qui considèrent le temps qu’il fait comme un sujet de conversation. Bien sûr, à son époque, la météo – la météo anglaise en particulier – n’était pas palpitante. Rien à voir avec les événements autrement plus aléatoires et souvent apocalyptiques dont les gens s’entretiennent aujourd’hui de manière obsessionnelle.
N’oublions pas cependant que Dickens ne parlait pas d’un brouillard normal – de la vapeur condensée, un nuage bas – mais du miasme causé par l’effroyable pollution industrielle londonienne.


C’était un printemps indécis.
Tôt chaque matin, je sortais faire une promenade. Dans la disette de plaisirs où je me trouvais, il en était un, souverain, consistant dans l’observation quotidienne de l’arrivée d’une nouvelle saison : les magnolias déployent et perdent leurs pétales – avec une rapidité si cruelle, me semblait-il chaque année, quoique jamais autant qu’en 2020. Les fleurs de cerisier, plus charmantes encore – les plus charmantes de toutes, il est vrai – mais tout aussi fugaces. Les jonquilles et les narcisses – narcissus ? narcissi ? – et les tulipes chamarrées qui ressemblaient presque à des bouches sauvages criant pour attirer l’attention. « Trop à vif3 », déclara en son temps Sylvia Plath à propos d’un vase de tulipes « trop rouges ». Pareilles aux fleurs de Rilke, « se levant des longs parterres et disant : Rouge, d’une voix effrayée4 ». Elizabeth Bishop, elle, voit dans les taches au bout des pétales de cornouiller des brûlures de cigarette. Les poètes.
Est-ce par accident si les noms des fleurs sont toujours des mots magnifiques ? Rose. Violette. Lily5. Des noms si séduisants que les gens les choisissent comme prénoms pour leurs petites filles. Jasmine. Camélia. J’ai même connu un bouledogue baptisé Pétunia. Un chat appelé Mimosa.
Je pourrais en citer tellement d’autres, tout aussi charmants : anémone, lilas, azalée. Bien sûr il doit y avoir une exception. Il y a toujours des exceptions. Mais j’ai beau ne pas être absolument emballée par phlox, je ne trouve pas un seul nom de fleur qui soit réellement laid, vous en trouvez, vous ?
D’autres végétaux en revanche, comme l’herbe et la pelouse, portent des noms affreux, la vesce6 par exemple. Nous envisageons d’appeler notre enfant Vesce. Voici nos jumelles : Armoise et Astragale. Ballote. Cimicaire. Wormwood7 : le nom que C. S. Lewis attribue à l’apprenti du diable dans la Tactique du diable.
Snapdragon8 ! Pas idéal pour une petite fille, loin s’en faut, mais parfait pour un chat.
Certains jours, je passais plusieurs heures dehors – trois ou quatre parfois. Je faisais une boucle. En allant de jardin public en jardin public. C’est là qu’étaient les fleurs. Au début, avant la fermeture des aires de jeux, le spectacle des jeunes enfants me réconfort

ait, même leurs cris stridents parvenant jusqu’au banc où je m’asseyais. (Sans livre, contrairement à mes habitudes : j’avais perdu ma capacité de concentration. À part les informations, l’unique chose que j’aurais voulu ignorer, plus rien ne retenait mon attention.) Je prenais également plaisir à regarder les chiens jouer, avant que les parcours pour chiens ne ferment à leur tour. N’étions-nous pas tous ramenés à l’état d’enfants à présent ? Voilà les règles : enfreignez-les et vous serez punis, les privilèges qui font votre bonheur vous seront retirés. Pour le bien de tous : entendu. Mais les chiens – quel mal avaient-ils fait, eux ?
Bien évidemment, je croisais toujours des tas de chiens qu’on promenait dans la rue. Quelque chose me paraissait différent chez eux. Ils savaient qu’il se passait quelque chose. Ils traînaient un air sombre, sourcils froncés, tête basse. Dans quoi est-ce qu’ils se sont encore fourrés, semblaient dire ces sourcils.
Une amie plus jeune me réprimanda : je passais trop de temps dehors.
Tu as le droit de sortir prendre l’air, déclara-t-elle. Mais cela ne veut pas dire errer dans les rues pendant des heures.
Pourquoi le formuler ainsi, errer dans les rues, comme si j’étais une vieille dame toquée, à la dérive.
Le tour du pâté de maisons, le chemin jusqu’au supermarché, entrer, sortir, sans lambiner. Rester à la maison. C’est ça, la règle.
Ne fais pas l’idiote, dit-elle. Tu enfreins les règles et tu le sais.
Une vulnérable, m’appela-t-elle. Tu es une personne vulnérable, dit-elle. Il faut te comporter comme telle.
Le gouverneur de New York, l’homme qui dictait les règles, approuvait.
Les réseaux sociaux répandirent une rumeur au sujet de femmes en quarantaine qui se masturbaient devant leurs points presse quotidiens.
Ce matin, un mail d’une inconnue, une femme fâchée au sujet d’une chose que j’ai écrite. C’est dégueulasse, clame-t-elle. Du premier au dernier mot.
Ce qui ne peut signifier qu’une chose : moi aussi je suis dégueulasse.
Comme cette autre femme, il y a des années de cela, qui m’avait contactée pour me faire part de son écœurement parce que j’avais écrit l’histoire de deux personnages apparemment inspirée de celle de mes parents. L’anglais n’était pas sa langue maternelle.
Seule personne malade fait si mal mère et père, avait-elle écrit. Pour cela, j’espère vous punie.
Une histoire vraie qui me plaît beaucoup : celle de cet écrivain qui voulait s’inspirer d’une personne de son entourage pour construire un de ses personnages. Il l’avait travestie, en affublant par exemple le personnage d’une coupe à la garçonne, alors que son modèle portait la même coupe au carré depuis le lycée, à laquelle il avait ajouté une spectaculaire paire de lunettes papillon en écaille. De même, alors que dans la vraie vie la femme n’avait pas d’enfant, dans le livre il lui avait donné un fils d’une vingtaine d’années.
Quelques semaines avant la sortie du livre, la femme se trouva atteinte d’une sécheresse oculaire lui rendant le port de lentilles de contact intolérable. Inutile de préciser qu’elle choisit, pour ses nouvelles lunettes, une monture papillon en écaille. Et puisqu’elle n’était plus toute jeune et que ses cheveux s’amenuisaient, suivant la suggestion de son coiffeur, elle opta pour une coupe à la garçonne. Par ailleurs, ni l’écrivain ni personne d’autre dans la vie de cette femme ne le savait alors, mais, adolescente, elle avait eu un fils qu’elle avait donné à l’adoption. Et il avait choisi précisément ce moment, maintenant qu’il avait la vingtaine, pour partir à la recherche de sa mère biologique.
On m’a raconté que Tchekhov avait à un moment envisagé d’écrire un livre appelé Histoires des vies de mes amis. Sans doute ses amis n’avaient-ils pas été très enthousiastes.
Un autre message furieux, plus tôt cette semaine, de la part de quelqu’un qui n’avait pas lu, mais entendu parler, de quelque chose que j’avais écrit. D’après ce qu’il comprenait – ou plutôt d’après ce qu’il ne comprenait pas – j’avais attaqué un professeur pour avoir harcelé sexuellement des jeunes femmes.
Où étiez-VOUS, écrivait cette personne, quand une FEMME PLUS ÂGÉE a abusé de MOI ? Où étiez-VOUS ?
Où étais-je ? Où étais-JE ? Pourquoi cette question me transperce-t-elle ? Lorsque je dis aux gens que je songe à lui répondre, tous, sans exception, se précipitent pour me l’interdire : Surtout pas.
Les inconnus qui prennent contact avec moi ces derniers temps ne sont pas tous furieux. Il y a cette femme originaire d’Albanie qui me prend pour un Cher Monsieur, et me propose de devenir ma femme. Elle m’aimera bien, elle m’en fait la promesse. Elle me donnera le sentiment d’être un Vrai Homme. (Ce qui me fait penser que je ne reçois plus tous ces mails qui me proposaient d’agrandir mon pénis, pourquoi donc ?) Et puis une fois par semaine environ, une femme me laisse un message, elle se présente comme bénévole, elle appelle pour prendre de mes nouvelles. Le message est toujours le même : Dieu vous aime. Suivi d’un verset de la Bible.

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