La disparition des choses
Novembre 1941, gare de Lyon, à Paris. Cécile laisse partir son fils de cinq ans dans un convoi de la Croix-Rouge. Pourquoi décide-t-elle de l'envoyer en zone libre si tôt, si vite ? Qui peut lui garantir qu'elle retrouvera son enfant après la guerre ?
Ce petit garçon s'appelle Georges Perec. Sa mère, juive polonaise, prend cette décision pour le sauver. Mais en le privant de sa présence, elle le condamne, sans le savoir, au vide et à l'absence de souvenirs. En 1943, elle est déportée à Auschwitz. Son fils ne la retrouvera jamais.
Olivia Elkaim fait revivre Georges Perec, l'auteur culte des Choses et de La Vie mode d'emploi, membre éminent de l'Ouvroir de littérature potentielle (l'Oulipo), mort précocement en 1982. Elle redonne également vie à Cécile, sa mère, dont il reste pourtant peu de traces.
Nourrie par ses obsessions et ses propres fantômes, Olivia Elkaim livre un roman sensible et vibrant d'émotion, comme elle l'avait fait dans Je suis Jeanne Hébuterne.
Extrait
Je l’imagine gare de Lyon, quai numéro 11, un petit matin froid de l’automne 1941. Silhouette frêle, cheveux noirs coiffés en chignon. Elle serre la main de son fils dans la sienne. Ils rejoignent le convoi de la Croix-Rouge en direction de Grenoble.
Il n’en partira pas d’autres. Les Allemands l’ont interdit, certains que ces opérations permettent aussi à des Juifs, des clandestins, de s’enfuir. Paris leur appartient.
Cécile rajuste le bonnet à pompon.
– Ne perds pas tes moufles, range-les dans les poches avant de ton manteau, mon chéri, et surtout n’oublie pas notre adresse. Tu t’en souviendras ?
Il ne lui répond pas, comme s’il était déjà loin. Elle insiste.
– Promets-moi, Georges… Promets-moi de t’en souvenir.
*
J’imagine le hurlement qu’elle retient pour ne pas affoler l’enfant, en pinçant l’intérieur de son poignet entre le gant en cuir et la manche de son manteau en velours bordeaux, lorsqu’au coup de sifflet les portes à clapets se ferment. Elle embrasse la vitre voilée de crasse, le visage de son fils une dernière fois.
Le train s’ébranle. Le petit garçon se tient sagement derrière le carreau. Il agite la main.
– Au revoir mamé, au revoir mameshi !
Une pancarte avec son nom, son prénom, sa date de naissance, 7 mars 1936, pend à son cou.
Dans la précipitation, Cécile omet de dire à l’infirmière de la Croix-Rouge qu’il n’a que cinq ans et peur du noir.
– Il est le plus fragile de tous, le plus précieux, mon fils.
Peut-elle – je vous en supplie, mademoiselle – lui tenir la main jusqu’à l’arrivée du train, le cajoler ?
Mais dans le brouhaha des mères et de leurs enfants, des piles de valises à hisser en hâte sur la plateforme, elle oublie.
