L'imparfait
Contrairement à celle du Louvre, la statue de l'Hermaphrodite de la Galleria Borghese à Rome est disposée « le long d'un mur, telle une commode, afin qu'il ne soit pas permis d'en faire le tour, ce que réclame pourtant son affolante physionomie ».
On lui dénie son mélange intégral de femme et d'homme, d'être les deux à la fois. Fasciné par cette figure chimérique, Éric Reinhardt va s'attacher à lui rendre sa nature profonde et sa sensualité en entremêlant le récit de sa nuit à la Galleria Borghese et le roman d'une histoire d'amour entre Gloria, chanteuse, réincarnation contemporaine d'Hermaphrodite, et Bruno, dentiste désenchanté exerçant au Puy-en-Velay. Comblant ensemble leur mélancolie et leur mal-être, Gloria et Bruno expérimentent la complexité de la notion de genre et la possibilité d'un amour hors normes. Les récits se répondent en échos jubilatoires et percutants qui donnent chair à l'Hermaphrodite, la rendant éminemment contemporaine et émouvante. Vivante.
Extrait
Cela commençait par un concert. Gloria entrait sur scène, suivie de ses trois musiciens.
J’ai dit à Alina : J’ai eu une idée. Je veux dormir avec l’Hermaphrodite de la Galleria Borghese.
Tu connais l’importance des images dans mes livres. Hermaphrodite assoupie sur son matelas de marbre, j’aimerais jeter sur elle une couverture, lui faire un lit puis m’y glisser pour y passer la nuit.
L’histoire se passait au Puy-en-Velay. Gloria y vivait. Elle y était chanteuse. Elle venait d’un pays lointain. Applaudissements, sifflets joyeux sous la voûte de la salle de concert, une cave étroite et longue.
J’ai dit à Alina : J’aimerais entremêler le récit de ma rencontre avec l’Hermaphrodite et un conte fantastique que j’ai en tête.
Nous étions en terrasse d’une brasserie, boulevard du Montparnasse. Elle buvait un thé, moi de l’eau pétillante. Il allait bientôt pleuvoir.
Alina m’a dit : Tu sais, cela peut se révéler compliqué d’obtenir l’autorisation d’un musée italien. Il est possible que l’on se heurte à un refus. Mais on peut toujours essayer.
Je lui ai répondu : Je peux demander au directeur de la Villa Médicis, Sam Stourdzé, s’il connaît la directrice de la Galleria Borghese. C’est sa voisine après tout, la Villa Médicis jouxte la Villa Borghese, peut-être qu’ils se fréquentent. Il peut sans doute nous aider.
Si tu veux.
La Villa Médicis, imposant palais du xvie siècle, propriété de l’État français, abrite l’Académie de France à Rome et à ce titre accueille des artistes en résidence depuis 1803, peintres, sculpteurs et musiciens au commencement, lauréats du Grand Prix de Rome. Aujourd’hui, ce Grand Prix a disparu et toutes les disciplines sont représentées. Le séjour dure en général une année.
J’avais fait la connaissance de Sam Stourdzé lorsqu’il dirigeait, à Arles, les Rencontres de la photographie, où j’avais été convié, en juillet 2019, à faire une performance devant les œuvres d’une photographe. Je l’ai appelé pour lui parler de mon désir de passer la nuit enfermé dans la Galleria Borghese afin d’écrire un livre destiné à la collection « Ma nuit au musée » créée par Alina Gurdiel.
Il m’a confirmé qu’il connaissait sa directrice, Francesca Cappelletti, dont il était l’ami, et qu’il pouvait lui téléphoner. À son avis elle dirait oui, c’était une femme hors du commun à qui ce type d’aventure littéraire atypique pourrait plaire. Je lui ai dit que si cela devait se produire, j’aimerais passer quelques jours à la Villa Médicis. Je voulais pouvoir fixer, dès le lendemain de ma réclusion, en demeurant dans la même atmosphère, le plus de pensées et d’impressions possible. Il m’a dit oui. Il allait appeler Francesca Cappelletti et me tiendrait au courant.
Un été, me rendant en Provence en voiture, comme j’avais dormi la veille dans un village de Haute-Loire, je m’étais arrêté au Puy-en-Velay pour déjeuner. Une douceur en émanait, une innocence, que je trouvais charmante. Le jardin public était un rêve de jardin public : bassin où glissaient des cygnes, serres, rocailles, kiosque à musique, ménagerie, longue allée d’arbres. Je m’étais assis sur un banc. Tout jardin public digne d’intérêt active en moi le sortilège des premières pages du Maître et Marguerite et ce fut le cas au Puy-en-Velay. Si le souvenir du jus d’abricot tiède à l’odeur de salon de coiffure avalé à l’ombre des tilleuls par Berlioz et son comparse au tout début de ce roman magique de Boulgakov n’envahit pas mon esprit dès lors que je pénètre dans un jardin public, c’est qu’il manque à celui-ci quelque chose d’essentiel. J’avais eu du mal à quitter mon banc et à repartir de cette localité. Je m’étais offert un vase, un vase ovale et rouge, renflé, à l’orifice étroit, chez un céramiste estampillé meilleur ouvrier de France dont la boutique à la mystérieuse devanture moderniste semblait vouloir faire pénétrer sa clientèle, remuant les décennies, dans la substance même des années cinquante. La ville était dominée par une église bâtie sur un piton rocheux, mais aussi par la statue monumentale de la Sainte Vierge portant l’Enfant Jésus dans ses bras, de vingt-deux mètres de haut, disposée au sommet d’une aiguille volcanique.
Vingt minutes plus tard, Sam m’a rappelé pour me dire qu’il venait d’avoir la directrice de la Galleria Borghese au téléphone. Elle disait oui avec enthousiasme et serait heureuse de m’accueillir dans son musée pour y passer la nuit. Elle adorait l’idée. Je devais lui envoyer un message pour la remercier, évoquer des dates possibles, voir avec elle de quelle façon officialiser cette aventure.
Les réponses de Francesca à mes messages, le surlendemain : impétueuses, exclamatives.
Bonjour Éric !!! Merci pour votre mail et votre message. Oui !!! J’ai déjà répondu à Alina et le projet est super ! Je suis vraiment heureuse de pouvoir le soutenir !!! Pardonnez-moi pour le retard de ma réponse mais je suis bouleversée par mon boulot !!!
Nous avons choisi ensemble la nuit du 30 avril au 1er mai. Le 30 avril était un mardi. J’arriverais à la Villa Médicis le lundi dans l’après-midi et en repartirais le samedi 4 mai. Elle m’a écrit que ce serait son assistante, Anastasia Diaz, qui serait notre interlocutrice, parce qu’elle-même était très occupée et voyageait beaucoup.
Alina m’a dit : Voilà une affaire rondement menée ! Elle allait écrire à Anastasia pour établir la convention, régler les questions d’assurance et expédier le lit de camp sur lequel je dormirais.
Une fois sur scène, Gloria entamait sa première chanson, après que son batteur eut frappé l’une contre l’autre, à quatre reprises, ses baguettes de bois blond. Elle portait en bandoulière une guitare blanche que sa gracile silhouette rendait démesurée.
