L'art de disparaître
« Ce roman pulvérise toutes nos attentes, Maria Stepanova s'y révèle être une véritable artiste. »
Berliner Zeitung
M. est écrivaine. Quelques années plus tôt, son pays a déclaré la guerre à l'un de ses voisins. Désormais en exil, elle s'applique à recréer un nouveau chez-soi, tout en se sentant peu à peu coupée de sa langue : celle qu'elle a parlée toute sa vie, dans laquelle elle a écrit ses livres, celle dont elle tente, aujourd'hui, de se détacher.
Alors qu'elle se trouve dans un train en partance pour un festival littéraire à l'étranger, une grève perturbe le programme. Le voyage s'achève dans un village perdu où M. ne connaît personne et son téléphone portable est déchargé. Et si, comme par magie, elle disparaissait ?
L'Art de disparaître est un grand roman sur l'exil, la perte de repères et le réenchantement du quotidien par l'écriture.
Extrait
En cet été 2023, l’herbe poussait comme si de rien n’était, comme si c’était nécessaire, comme si elle voulait montrer, une fois de plus, qu’elle s’obstinerait dans son désir de pointer hors de terre. Elle était peut-être plus terne que d’ordinaire et avait perdu, presque d’emblée, son ingénuité laiteuse des premiers jours, mais cela ne l’affectait pas. Au contraire, la rareté de l’eau la contraignait à s’accrocher plus fort encore et à catapulter de larges pousses, avant qu’elles n’atteignent leur taille normale.
En ce même été 2023, on enregistra la journée la plus chaude de toutes celles vécues par la planète Terre depuis que l’humanité avait entrepris de l’étudier. Cela se passait, visiblement, de la façon suivante : des générations de savants lilliputiens se penchaient sur son corps de géante, prenaient, matin et soir, sa température, vérifiaient la moiteur de son front, décelaient avec joie ses parties les plus fraîches. Ils consignaient le tout, trouvant sans doute une consolation dans le constat que le souffle de la dormeuse était régulier, que périodes de chaleur et de froid alternaient avec ce que l’on pouvait tenir pour une température normale, que ses cheveux et ses ongles étaient corrects, en admettant que ce fût possible pour une créature restée alitée sans bouger très très longtemps et laissant faire d’elle absolument ce qu’on voulait. Il n’était pas exclu qu’elle fût d’ores et déjà dans un état second, incapable, désormais, d’éprouver angoisse ou colère, et qu’elle se prît, par exemple, pour une étoile qui, la proie des flammes, se consumait peu à peu ; ou bien pour un pli de matière, sans limites ni forme, donc indifférent à tout, pareil au rideau d’un théâtre dans l’obscurité ; ou encore – allez savoir ! – elle s’amusait à l’idée que nous n’attendions d’elle rien de nouveau, n’escomptant de sa part que des rivières de lait et de miel, tels des enfants qui, au matin, déboulent dans la cuisine, sachant que le petit déjeuner sera prêt. Et les voici qui patientent en bâillant, tandis que la mère pose devant eux les bols blancs avec le yaourt et les corn flakes. Mais que se passerait-il si l’on y ajoutait des scorpions, des mouches à fumier, des larves grouillantes ? Et si l’on branchait tous les radiateurs, au point que la cuisine devienne irrespirable ? Si, avant d’entamer une chasse biblique aux premiers-nés, l’on déclenchait une pluie de grenouilles qui viendraient cogner contre les vitres ? C’est là un jeu qui peut longtemps distraire mais qu’il vaut la peine de commencer par de menus changements : une herbe qui se fane prématurément, des trains qui, soudain, ne savent plus respecter les horaires, et tantôt prennent un retard fou, tantôt foncent à toute allure, puis se figent au milieu de nulle part, jusqu’à ce qu’approche l’heure d’arriver à destination.
C’est dans l’un de ces trains, justement, que se trouvait, ce jour-là, une femme écrivain appelée M., qui avait déjà calculé qu’elle ne serait pas à l’heure là où on l’attendait : les champs jaunis à la fenêtre, le petit filet accroché au dossier du fauteuil, où quelqu’un avait oublié une cannette de Coca-Cola vide, l’attitude de son voisin de l’autre côté du couloir, étaient autant de signes annonciateurs d’un irrattrapable retard. Les trains, à présent, se comportaient comme des êtres vivants qui ne nécessitaient pas de surveillance. Ne restait plus qu’à espérer en leur bonne volonté, que l’on sentait confusément différente de celle des humains. Les contrôleurs s’étaient brusquement faits beaucoup plus discrets, de sorte qu’il était possible, si l’envie vous en prenait, d’aller assez loin sans montrer son billet, à croire que nul ne s’en souciait plus.
