Photo sur demande
« Quand je me suis inscrit sur ce site il y a un an, l'annonce à rédiger était limitée à cent caractères. À propos de moi : Étudiant en langue, amant sur mesure pour hommes cultivés, prix et photos sur demande. »
De désillusions en renoncements, le narrateur se dissout dans une existence évanescente au contexte familial pesant. Contraint par la précarité, il se fait escort. Aux rendez-vous succèdent les passes d'une nuit ; aux amours, les clients. Jusqu'à cette photographie en noir et blanc, au-dessus d'un lit. Débute alors une enquête qui prendra peu à peu des allures de renaissance.
Ce premier roman poétique dessine le portrait à fleur de peau d'un jeune homme en quête de sens. Ne vous laissez pas tromper par sa brillante désinvolture, au fil des lignes se cache une émotion qui va crescendo, jusqu'à prendre à la gorge.
Extrait
Mes yeux sont verts. Parfois le vert se mêle au gris, le gris au bleu, et le bleu au vert. Mon nez est long et droit. Mes lèvres pourpres, souvent gercées par le froid. J’ai la peau claire et les premiers coups de soleil m’apparaissent sur le nez plutôt qu’ailleurs sur le visage. J’ai la pomme d’Adam proéminente. Je suis plutôt fin et grand. J’ai les épaules étroites et rentrées, l’une d’elles penche d’un côté. En chaussures, je ne porte que des Dr. Martens et des Superga noires. Je possède aussi une paire de New Balance bleu, blanc et vert que je ne mets pas. C’est le N sur les côtés qui est vert, la languette blanche, et la tige bleue. J’aime les couleurs froides comme le violet, le vert, le bleu. J’ai longtemps cru qu’en pointure je faisais du 43 alors qu’en fait je fais du 42. J’ai déjà porté du 44. Ces derniers mois, je me suis laissé pousser les cheveux jusqu’aux épaules et, sur Grindr, j’ai téléchargé quelques nouvelles photos.
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La maison est grande, quartier sud. Accessible du centre-ville en métro. Dans la chambre du bas, les murs sont beiges. Le sol gris, en parquet. À l’intérieur de l’armoire murale, une quinzaine de chemises pendent sur cintres. Camaïeu de blanc et bleu. Côté gauche, quatre étagères renfoncées se superposent. Mes jeans y sont rangés. Celles du haut pour mes pulls, en vrac plutôt que pliés. Le lit centré. Sur la table de nuit, une dizaine de romans poche en pile. D’autres sont dispersés au sol, posés un peu partout. La salle de bains est spacieuse et attenante au coin bureau. Mes colocs, en couple, dorment à l’étage. Le salon et la cuisine ouverte qu’on partage donnent sur le jardin.
C’est pour les études que je suis là. Mais à la fac, je n’y vais plus. À peine quelques heures dans la semaine pour donner l’illusion que j’y crois encore alors que de l’espoir je n’en ai plus. Les gens le savent, mes colocs le savent. Le matin avant de me lever, je m’assure qu’ils soient partis au travail. Ensuite, je vais à la cuisine me faire couler un café, puis je m’assois, prends le temps d’une première gorgée et allume mon ordinateur sur la table. Je consulte ma messagerie. Aujourd’hui une réponse d’Intermarché me parvient. Ils me remercient de mon intérêt pour le poste d’hôte de caisse, mais après examen de ma candidature, mon profil ne correspond pas entièrement.
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Sur la table du salon, un carnet vierge souillé de taches roses, du vin rouge d’avant-veille. Quelques feuilles arrachées à la volée et une liste de courses perdue entre deux brouillons de ratures. Je trouve un crayon dans la coupelle du meuble d’entrée et m’affale dans le fauteuil. Je dessine une robe, comme lorsque j’étais enfant. J’arrête et gomme l’esquisse. J’écris sur un angle de page « Frustré », en gras, souligné. Je commence l’écriture comme ça, avec des petites notes. J’écris tout et rien à la fois, et le plus souvent des choses dont je ne parle pas, si bien que les mots s’alignent plus ou moins vite. Quand les textes prennent forme, j’ouvre un document Word et les recopie, parfois je les efface et recommence, me relis et les supprime. Le document Word n’existe plus et je retourne au carnet. À ces petites notes illisibles.
