Réconciliation: Mémoires
« Mon père m'a toujours conseillé de ne pas écrire de mémoires. Les rois ne se confient pas. Encore moins publiquement. Leurs secrets restent enfouis dans la pénombre des palais. Pourquoi vais-je aujourd'hui lui désobéir ? Pourquoi ai-je finalement changé d'avis ? J'ai le sentiment qu'on me vole mon histoire. »
Si après presque quarante ans de règne, Juan Carlos Ier d'Espagne prend la plume, fait rarissime en soi, c'est que son exil à Abu Dhabi, les reportages à sensation dans la presse dite people, les erreurs d'un roi qui est aussi un homme avec ses faiblesses, ont obscurci ce qui a été une réussite démocratique exemplaire.
Cette histoire est celle d'un pays, dirigé par un général austère, partisan d'une autocratie militarisée et catholique, Francisco Franco, qui choisit au mépris de la règle dynastique de succession, un jeune prince inexpérimenté pour lui succéder. C'est celle de ce monarque qui fera basculer une Espagne en noir et blanc en un état moderne, démocratique, prospère et coloré.
De Giscard d'Estaing à sa cousine, la reine Elizabeth II du Royaume-Uni, de Nelson Mandela aux Bush père et fils, ces mémoires riches en images fortes et en anecdotes savoureuses voient revivre ce Roi Lear que ne visite plus son fils, le roi Felipe VI, et qui, le crépuscule venant, pense comme tout un chacun à sa terre aimée.
Il ne cache rien de ses regrets, et parle comme quelqu'un qui sait qu'il n'a plus beaucoup de temps, à coeur ouvert.
Extrait
Mon père m’a toujours conseillé de ne pas écrire de mémoires. Les rois ne se confient pas. Encore moins publiquement. Leurs secrets restent enfouis dans la pénombre des palais.
Pourquoi vais-je aujourd’hui lui désobéir ? Pourquoi ai-je finalement changé d’avis ?
J’ai le sentiment qu’on me vole mon histoire.
Il y a déjà eu beaucoup de biographies publiées sur moi mais dans lesquelles je ne me reconnais pas totalement. Ces dernières années, des interprétations erronées et des contre-vérités concernant ma vie ont pris de l’ampleur. Elles visent ma personne – ce qui est le tribut payé par toute personne publique – mais elles visent surtout l’institution démocratique de la Couronne d’Espagne. Celle que j’ai œuvré à construire de toutes mes forces suite à près de quarante ans de dictature. Celle que j’ai défendue face aux armes lors d’une tentative de coup d’État, le 23 février 1981. Celle que j’ai toujours souhaitée constitutionnelle, sociale, moderne et européenne. Celle-là même qui est actuellement attaquée par certains partis politiques populistes, d’extrême gauche, d’extrême droite ou séparatistes, qui voudraient désagréger le pays, qui prétendent que le passage d’un régime autoritaire à un régime démocratique s’est fait « de manière spontanée ». Comme si l’Histoire ne pouvait aller que dans le bon sens ! Ces derniers n’auraient d’ailleurs pas la liberté de me critiquer si je ne m’étais pas battu, contre vents et marées, pour la conquérir. On l’a oublié mais l’Espagne de 1975 était le dernier bastion autocratique occidental. Et à la mort du général Franco, la crainte d’une seconde guerre civile était bien réelle.
Ceux de ma génération se souviennent d’avoir grandi dans un pays fermé sur lui-même, sous-développé dans ses infrastructures et son économie, boudé par ses voisins et ignoré par le reste du monde, malgré la relation spéciale que le régime entretenait avec les États-Unis. En vingt ans, en moins d’une génération, le visage de l’Espagne s’est totalement métamorphosé. Et c’est ce que nous avons fait, avec acharnement, tous unis derrière un même rêve, un même objectif, pour une nouvelle Espagne. C’est l’œuvre de ma vie que je veux ici expliquer et défendre. Ma priorité fut la pérennité et la stabilité des institutions politiques, même après mon abdication. Et le rayonnement de ce pays auquel j’ai consacré mon destin. À l’heure où la démocratie régresse dans le monde, où l’autoritarisme et le populisme s’imposent avec force, il est urgent de rappeler ô combien il est nécessaire de préserver les principes démocratiques. Rien n’est acquis : les institutions, que nous avions construites et que nous croyons solides, peuvent vaciller, sous le joug de politiciens peu scrupuleux, plus préoccupés par leur pouvoir personnel que par leur pays. En Espagne comme ailleurs. Nous devons tous rester vigilants. L’heure est grave.
En plein cœur de l’été 2020, j’ai quitté ma résidence madrilène, le palais de la Zarzuela, pour Abu Dhabi. Nul n’en savait rien. Il est peu commun qu’un chef d’État européen, même si je n’étais plus en exercice car j’avais abdiqué six ans plus tôt en faveur de mon fils Felipe, décide de s’expatrier. Aucune guerre, aucune poursuite judiciaire ne m’y obligeait. Face à la pression des médias et du gouvernement, suite à la révélation de l’existence d’un compte en banque que je détenais en Suisse, et d’accusations totalement infondées de commissions, j’ai décidé de partir, pour ne pas entraver le bon fonctionnement de la Couronne ni gêner mon fils dans l’exercice de ses fonctions de souverain. Je pensais m’éloigner quelques semaines tout au plus, pour me faire oublier des médias, laisser la justice espagnole et la justice suisse mener en toute sérénité leur travail d’enquête. Je n’imaginais pas que cinq ans plus tard, dont deux sans revoir mon pays, je serais encore à Abu Dhabi.
Être contraint au déracinement et à l’isolement, au soir de sa vie, n’est pas facile. Je suis résigné, blessé par un sentiment d’abandon. Je n’arrive pas à retenir mon émotion lorsque je pense à certains membres de ma famille pour qui je ne compte plus et surtout à l’Espagne qui me manque tant. Il y a des jours d’accablement, de vide. Je vis sans perspective, sans aucune certitude de pouvoir revenir vivre dans mon pays. Même si toutes les affaires juridiques ont été classées sans suite et que rien n’a été retenu contre moi. Je reste debout envers et contre tout. Par instinct de survie, par force de caractère. Malgré mes problèmes de mobilité qui m’affligent et les nombreuses tentatives pour me décrédibiliser.
Depuis ma naissance, je ne suis pas maître de mon destin. Je dois encore aujourd’hui me conformer aux souhaits de la Maison royale et au gouvernement actuel. Finalement, ma vie aura été dictée par les exigences de l’Espagne et du trône. J’ai rendu la liberté aux Espagnols en instaurant la démocratie mais je n’ai jamais pu bénéficier de cette liberté pour moi. Maintenant que mon fils m’a tourné le dos par devoir, que mes soi-disant amis ont disparu, je me rends compte que je n’ai jamais été libre. Auparavant, je ne voulais pas le reconnaître. Et je n’y prêtais pas attention. J’étais trop occupé à faire de la Couronne d’Espagne un moteur de modernité et de prospérité. Aujourd’hui, je ne peux que le constater, avec dépit.
Quelques semaines après mon arrivée aux Émirats arabes unis, j’ai subi une vingtième opération chirurgicale. J’ai dû remplacer la prothèse de mon genou droit. Ce fut une énième longue et douloureuse hospitalisation. J’ai bénéficié de l’aide et de l’accueil inégalable du cheikh Mohammed ben Zayed, dirigeant des Émirats arabes unis, auquel m’unit une relation d’amitié étroite qui remonte déjà à son père, cheikh Zayed, le fondateur du pays il y a une cinquantaine d’années. Depuis les années 1970, à force de voyages et de rencontres, j’ai tissé des liens durables et sincères avec les chefs d’État de la région, qui me traitent comme un frère ou un père. Quelques mois après mon opération, qui fut suivie d’une douloureuse convalescence, malgré toutes les précautions, j’ai attrapé la Covid. Beaucoup d’entre nous ont subi cette épreuve, et des millions de personnes dans le monde en sont mortes. Compte tenu de mon âge, quatre-vingt-quatre ans, et de mon état de santé fragile depuis une dizaine d’années, j’ai eu peur. J’ai eu très peur de disparaître sans avoir pu tout raconter, tout expliquer.
