Inceste d'État
Dès 2021, alors que La Familia grande de Camille Kouchner relance le débat public autour de l'inceste, Romane Brisard remarque un décalage saisissant : la France célèbre la libération de la parole, tandis que des enfants qui dénoncent l'inceste, et dont les plaintes sont classées sans suite, sont contraints à revoir leurs agresseurs, rien n'empêchant alors que les crimes soient répétés. Frappée par cette dissonance, la journaliste analyse une centaine de dossiers judiciaires et recueille autant de témoignages de victimes et de professionnels de la protection de l'enfance. Bientôt, son investigation prend une tournure plus grave encore : les mères d'enfants victimes, ses principales sources, disparaissent. Prêtes à tout pour sauver leurs enfants de leurs bourreaux, ces femmes ont décidé de fuir leur pays, quel qu'en soit le prix.
Fruit de près de cinq ans d'investigation, ce livre met en lumière une violence d'État méconnue : celle qui, sous couvert de droit, criminalise les mères et trahit les enfants. Document d'utilité publique, il rend aussi hommage à ces femmes qui, refusant l'inacceptable, sont devenues à leur corps défendant des résistantes. Ces mères en cavale que Romane Brisard a retrouvées, afin de faire entendre leur parole.
Extrait
Rendez-vous avec une mère en fuite
Un taxi sort de l’obscurité, inespéré. Je dévale le haut trottoir pour me glisser dans la lumière des phares. Quarante-cinq minutes que j’implore un véhicule, près de cette minuscule gare du bout du monde, de m’emmener « là-bas » : ce hameau frontalier, enfermé dans une cuvette sombre, moitié forêt, moitié béton, ultime étape de mon périple. La veille au soir, j’ai inscrit son nom à l’encre noire sur le coin d’un bout de papier déchiré. Une note volontairement froissée, amochée, à l’inscription devenue quasi illisible : le lieu de rendez-vous énigmatique où je rencontrerai enfin celle que je cherche depuis des mois. Thelma.
La portière claque. Le moteur s’affole dans l’accalmie de cette nuit d’été. « Où va-t-on ? » lance le chauffeur étonné par le silence qui m’accompagne. Fièvre intérieure à l’idée de livrer mon point de chute, village refuge d’une femme en cavale, à cet homme dont je ne connais rien. Je sens mon cœur percuter ma tenue de touriste, short long et débardeur tombant. Des vêtements méticuleusement choisis, sorte de camouflage imaginé pour dissiper tout soupçon sur mes ambitions journalistiques ici-bas. La voix hésitante, je crache finalement l’adresse. Les syllabes s’évadent maladroitement. L’articulation est mauvaise, la prononciation médiocre. Au creux de mon poing, je serre toujours mon minuscule coin de feuille fripé, comme si ma vie en dépendait. Je tente alors, plus gauchement encore, d’épeler le nom du lieu-dit. En vain. Les paupières fermées et les poumons grands ouverts, j’inspire longuement avant de déposer mon précieux sésame sur l’accoudoir central.
Le trajet devrait durer une heure et demie. Il DOIT durer une heure et demie : Thelma m’attend, et chaque minute de retard sur l’heure d’arrivée convenue ensemble aurait sur elle l’effet d’une bombe. Et pour cause. Un quelconque délai pourrait être synonyme d’interception policière : si les autorités venaient à me localiser, la journaliste que je suis se métamorphoserait en une mule pouvant les mener à leur cible. En l’occurrence, cette maman de cinquante ans recherchée pour délit de soustraction d’enfant hors de France.
En 2018, Thelma a pris la fuite, sa petite fille de quatre ans sous le bras. Deux ans auparavant, Ambre accusait pour la première fois son père de viols à répétition. La mère, elle, engageait toutes les démarches et procédures légales pour obtenir protection pour son enfant. En vain.
Malgré les premières dénonciations de violences sexuelles de l’enfant, dont la mère a gardé trace en vidéo – on y voit la petite fille de deux ans et demi mimer l’aspect sacadé d’un acte sexuel en expliquant : « il fait boum-boum-boum avec le zizi » –, malgré les stigmates retrouvés sur son corps à son retour du domicile du géniteur – « ses parties génitales sont rouges, enflées, dilatées, avec un bleu dans l’entrejambe », liste Thelma, photographies datées à l’appui –, malgré le certificat de SOS Médecins attestant le même soir des révélations de la petite fille et d’irritations « marquées péri-vulvaires et péri-anales » sur son corps, malgré cette enfant « terrorisée » à l’idée « d’enlever sa culotte » lors de son examen médico-légal le lendemain, malgré sept signalements rédigés les mois suivants par des professionnels à qui l’enfant s’est livrée – à l’école, au centre médico-psychologique ou à l’hôpital – alertant unanimement du danger encouru par Ambre… Les deux hommes dénoncés par l’enfant, niant les faits, ne sont auditionnés que dix mois après le dépôt de plainte. Un classement sans suite arrive dans la foulée, sans aucune autre investigation. Ni confrontation aux éléments incriminants lors des interrogatoires, ni garde à vue, ni saisine des matériels informatiques et téléphoniques. Les prélèvements, ordonnés par le procureur sur la petite fille en début de procédure, sont quant à eux détruits avant même d’avoir été analysés. Pire, la justice ordonne le placement d’Ambre chez son géniteur.
C’est cette ultime décision qui pousse Thelma à quitter sa vie pour l’inconnu. « Je n’avais aucun doute sur la réalité de l’inceste dénoncé par ma fille, pas plus que l’ensemble des professionnels qui l’avaient entendue ou examinée », argumente la mère, qui questionne : « Comment aurais-je pu livrer Ambre à celui dont elle avait dénoncé les viols ? Comment aurais-je pu me plier à l’injonction d’autorités qui n’avaient strictement rien fait pour investiguer les faits ? Comment aurais-je pu obéir à une décision judiciaire où l’ensemble des preuves, nombreuses, sont passées sous silence comme si elles n’existaient pas ? Comment pouvais-je abandonner mon enfant à cette injustice inouïe qui ne pouvait que la détruire gravement et irrémédiablement ? » Un constat presque inentendable pour qui n’a pas constaté par lui-même la réalité des dysfonctionnements en cours dans nos tribunaux, et une cavale, elle, lourde de conséquences. Thelma, fugitive mise en examen, est aujourd’hui inscrite sur la « liste rouge » d’Interpol. Y figure son portrait, au côté de ceux de dizaines d’autres évadés de l’Hexagone, que les tribunaux internationaux et pays membres de l’organisation intergouvernementale sont tâchés d’arrêter avant extradition et jugement dans leur pays natal.
Voilà sept ans que Thelma et sa petite fille se cachent de par le monde. Volatilisées. Sept longues années que les institutions françaises les réclament, en vain. Aucune trace. Pas d’indice. Personne ne sait où se trouve leur repaire. Pas même leur avocate, qui les défend depuis Paris. Je suis la première journaliste, la première personne à qui la mère a osé livrer cette adresse secrète. Consciente de ce privilège, je décompte les secondes qui me séparent encore d’elle en scrutant le changement de paysage derrière la vitre teintée, désorientée.
