Le roman de L'Equipe
Avec son double point de vue de lecteur fi dèle depuis ses six ans et de journaliste qui l'incarne aujourd'hui, Vincent Duluc nous raconte le « roman de L'Équipe » qui, en 2026, fête ses quatre-vingts ans. Une institution à l'origine de multiples événements comme le Tour de France ou la Coupe d'Europe de football, et riche en succès innombrables - jusqu'à 1,6 million d'exemplaires vendus en 1998. Un laboratoire incomparable du journalisme de sport, spécialité longtemps marginalisée, qui grâce à une cohorte de personnalités hautes en couleur - Jacques Goddet, son directeur historique, en premier lieu - a su gagner ses lettres de noblesse.
Car ce que rapporte Vincent Duluc, avec la ferveur d'une plume souvent drôle, c'est aussi une profession en constante évolution, des reportages d'exception, et les coulisses trépidantes d'un journal. Des exploits de nos footballeurs en Coupe du monde à l'épiphanie olympique de 2024, des poings levés de Smith et Carlos au pouce baissé de l'affaire Jacquet, L'Équipe rend compte du monde. Avec ses mots, son expertise et son indéfectible passion.
Extrait
LES PREMIERS JOURS
Plus vite, plus haut, plus fort, mais pas assez résistant, peut-être. C’est en grandissant qu’on s’intéresse aux secrets de famille, en quête de réponses enfouies dans une malle au grenier, sans savoir s’il faut se réjouir de ce que l’on va découvrir. La collection de L’Auto dans laquelle je me suis plongé porte en elle des réponses, des embarras et des mystères.
Dans le dernier numéro de l’ancêtre de L’Équipe, le 17 août 1944, personne n’a signé les adieux. Un encadré sombre dans le ventre du journal annonçait la suspension de la parution à partir du lendemain, et on aurait dit que l’occupant, lui, avait oublié de dire au revoir. C’était un destin, quand même, de quitter les rues de Paris en même temps que les Allemands, auxquels le journal avait cédé une partie de son actionnariat et un espace de désinformation et de propagande dans le bas de sa deuxième et dernière page, intitulé « Savoir vite ». Entre une course de vélo et un match de foot, cet espace comme une verrue brune continuait de faire le compte rendu des victoires imaginaires de l’armée allemande sur les terres et toutes les mers, dans les moments mêmes où elle était en déroute. La lecture assidue des jours d’août, soudain interrompue, permet de constater que L’Auto s’en était émancipée seulement lors des deux derniers jours de son existence. Le 15 août, juste en dessous de l’article relatant la victoire de Jean Robic sur la petite piste du vélodrome de Vaugirard, rue Olivier-de-Serres, à Paris, le quotidien du sport publiait encore les communiqués de la Propaganda-Staffel, le bilan des « pertes navales anglo-américaines » dans l’offensive en Normandie et la liste des « attentats ». Le 6 juin, par exemple, le jour du débarquement allié, L’Auto avait annoncé des « récompenses pour la remise des pigeons voyageurs ennemis » aux autorités allemandes ou françaises. Alors paraître après la Libération, il ne fallait pas rêver.
Le 17 août, la guerre continuait, le général Patton était à Dreux, le dernier wagon de déportation avait quitté Drancy en emportant un malheur de fin du monde, 54 personnes avaient été massacrées à Buzet-sur-Tarn, 30 prisonniers abattus par les SS à Sainte-Radegonde, dans l’Aveyron, dont un médaillé de bronze à l’épée aux JO de Berlin, Paul Wormser, et Paris allait commencer à être libérée dans deux jours.
Ce 17 août, L’Auto avait dit au revoir sobrement, et même à bientôt, ce qui était un peu optimiste et volontairement amnésique. Les quelques lignes n’étaient pas signées, mais c’était probablement le patron, Jacques Goddet, qui avait écrit : « En raison de la pénurie d’électricité (…), un certain nombre de journaux, dont L’Auto, doivent cesser leur publication à partir de demain. Nous sommes certain que nos lecteurs nous garderont, pendant la durée de cette interruption, leur souvenir et leur amitié. » Le singulier de majesté pour « certain » confirmait plutôt la plume de Goddet, patron de trente-neuf ans, qui attribuait à la pénurie une décision qui était d’abord la conséquence de l’ordonnance sur la presse, signée le 22 juin à Alger par le général de Gaulle. Avant la réconciliation nationale, il s’agissait de rompre avec Vichy, de punir la collaboration, d’éliminer par principe tous les titres qui avaient continué de paraître quinze jours après le début de l’occupation allemande et de placer leurs biens sous séquestre. Dans les trois années qui suivraient, il y aurait de rares reparutions de quotidiens n’ayant pas satisfait à ce critère : La Dépêche, autorisé à revenir en novembre 1947 sous le titre La Dépêche du Midi, La Montagne, qui s’était sabordé en 1943, et La Croix, pardonné en 1945 en échange du soutien du clergé aux démocrates-chrétiens du MRP, avant les élections municipales, les premières ouvertes au vote des femmes.
Se pencher sur la naissance de L’Équipe, c’est ouvrir tous les placards de la maison de famille, à la recherche des éléments glorieux ou fâcheux qui révéleraient l’origine de la fortune. L’ordonnance d’Alger était une manière pour les journaux qui n’avaient pas choisi leur famille de devoir assumer leur passé. Héritier de ce passé et de familles bien nées, Jacques Goddet était le fils de son père, Victor, cofondateur du Parc des Princes, homme de presse, propriétaire de L’Auto, mais aussi d’Henri Desgrange, l’inventeur de la formule « la tête et les jambes », le créateur du Tour et patron de L’Auto de 1900 à 1936, jusqu’à sa retraite au soleil.
Sur les photos de l’époque, Jacques Goddet semblait n’avoir jamais été jeune et avoir oublié d’être vieux, du moins pas avant longtemps, mais il avait été rédacteur en chef à vingt-cinq ans, en 1930, selon un raccourci qui ne devait pas à sa seule précocité : pour diriger L’Auto aussi vite, puis le Tour de France dès 1936, à trente et un ans, ses études avaient moins compté que son carnet de famille.
Son ascension s’était confrontée à deux exemples aux antipodes, entre les largesses fraternelles de « Lorenzo le magnifique », le surnom qu’il donnait à son frère Maurice, une admiration autant qu’une ironie, et l’austère Desgrange, qui avait mené un combat personnel contre la syphilis et collectif pour le sport, l’hygiène corporelle et morale, jusqu’à créer la rubrique « Les pieds sales », dans laquelle il dénonçait les sportifs qui ne passaient pas sous la douche après leurs efforts. « Il n’avait pas tellement de cœur, mais il avait une âme », résumerait Jacques Goddet.
