Départ(s)
Le narrateur, un dénommé Julian, nous prévient dès les premières pages : il y aura bien une histoire dans ce livre.
Une histoire d'amour, celle de deux amis d'université qui se sont aimés puis séparés dans les années 1960. Quarante ans plus tard, Julian tente à nouveau de les réunir. Départ(s), c'est aussi une réflexion sur la nature malicieuse de la mémoire, le temps qui passe, la place du bonheur dans nos vies et quand vient le temps de dire au revoir.
Julian Barnes, l'un de nos plus grands romanciers contemporains, signe un roman perçant sur le lien entre fiction et réalité, entre chance et destin.
Extrait
L’autre jour, j’ai découvert une possibilité inquiétante. Non, pire que cela : un fait inquiétant.
J’ai une vieille amie, radiologue de profession, qui m’envoie depuis longtemps des articles du British Medical Journal. Elle sait que mon intérêt tend à se porter sur les cas morbides et extrêmes. Dans ma mémoire – ce lieu où dégradation et embellissement se chevauchent – sont ainsi répertoriés les cas de patients qui ont explosé lorsqu’un scalpel chauffé a enflammé leurs gaz corporels, et d’autres datant des premiers temps de l’IRM, quand des agrafes métalliques internes étaient projetées comme des éclats d’obus dans la chair tendre. Ces articles sont parfois illustrés de photos : par exemple, celle d’un homme qui, par sa faute, avait des ongles d’orteils d’une telle longueur incurvée – plusieurs mètres, si je me souviens bien – que depuis des années il ne pouvait plus marcher. Et puis il y a, pour les médecins et les chirurgiens, la tâche quotidienne qui consiste à retirer des objets inattendus qui ont été soit avalés – comme des clous ou sachets de clous –, soit introduits de force dans le rectum. (C’était alors volontiers, autrefois, chez nous en Angleterre, un buste miniature de Napoléon, une pratique qui ajoutait sans nul doute du patriotisme au plaisir.) Et un cas dont je me souviens particulièrement, celui d’un homme équipé d’une canule à la gorge après une trachéotomie. Lors d’un check-up, les médecins furent intrigués par les taches jaunâtres autour du trou dans lequel la canule était insérée. Il s’avéra que le patient était un fumeur invétéré qui, ne pouvant plus fumer par la bouche, avait découvert que s’il retirait la canule, la cigarette s’ajustait parfaitement au trou ; il n’avait plus qu’à l’allumer et à gonfler les poumons. Les hommes (et la plupart de ces actes bizarres étaient commis par des hommes) peuvent être fort ingénieux, même – ou surtout – quand cela va à l’encontre de leur propre et meilleur intérêt.
L’article le plus récent envoyé par mon amie Jacky portait, de façon appropriée, un titre littéraire : « Proust et madeleine dans le thalamus ». Naturellement, je l’ai lu. « “Madeleine”, comme vous le savez, n’était pas le grand amour de Proust, mais le nom d’un biscuit qui, trempé dans une infusion de thé, produisait la réminiscence que nous appelons involuntary autobiographical memory ou IAM1. » La source de l’article était la revue Neurology Clinical Practice, et son sujet, un homme de quarante-cinq ans victime d’une hémorragie cérébrale avec lésion du thalamus postérieur gauche. Les conséquences en étaient bien plus extrêmes et singulières que l’émoi suscité chez Proust (et son narrateur) par le goût d’une madeleine – laquelle n’était pas exactement un « biscuit », mais « un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques ». Le patient expliquait que le goût d’une tarte aux pommes déclenchait des souvenirs de toutes les tartes aux pommes qu’il avait mangées jusque-là ; ils lui revenaient en tête de façon chronologique et en succession rapide, « comme en cascade ».
Ainsi que je le disais, ma première réaction a été un sentiment d’inquiétude : imaginez de tels assauts précipités de souvenirs oubliés, une avalanche surgie du passé déferlant sur votre perception du présent et fracassant jusqu’à la manière dont vous vous percevez vous-même. Et si, comme l’a fait remarquer un ami, et si l’élément déclencheur n’était pas aussi… positif que de manger une tarte aux pommes ? Et si, a-t-il dit, on lâchait un pet (même silencieux) et se voyait alors rappeler, dans l’ordre chronologique, chacun des pets qu’on a lâchés au cours de sa vie ? Et ainsi de suite – vous pouvez fournir vos propres exemples sans difficulté. Imaginez l’épuisant rappel – avec ou sans images – de quelques milliers de sandwichs au bacon se succédant en rafale dans votre conscience. (Et leur qualité et leurs différences, plus vos réactions à celles-ci, vous seraient-elles aussi rappelées ?)
