Silences brisés: Violences à l'école, une élue face à l'omerta
« Ce que vous allez lire est un plaidoyer pour l'enfance. »
À la suite des révélations sur l'affaire Bétharram ayant entraîné le Premier ministre François Bayrou dans la tourmente, la députée Violette Spillebout n'a pas hésité à descendre dans l'arène. Aux côtés de Paul Vannier, elle a dirigé la commission d'enquête parlementaire pour briser le silence autour des violences faites aux enfants dans les établissements scolaires. L'élue nous livre ici les coulisses de cette investigation, ses rencontres bouleversantes avec les victimes, les visites glaçantes, les auditions mouvementées, les recommandations du rapport parlementaire, et nous révèle aussi les pressions politiques...
Violette Spillebout en est persuadée : cette lutte doit dépasser la guerre des partis.
Un livre transpartisan pour enfin mettre un terme au silence et lutter contre les violences systémiques en milieu scolaire.
Extrait
Pierre
Il est des rencontres qui changent le cours d’une vie. Qui vous percutent sans que vous y preniez garde et qui vous obligent. Je suis députée Ensemble de la 9e circonscription du Nord, élue en mars 2022, puis réélue en juillet 2024 après la dissolution. Ce lundi 16 décembre 2024, je tiens ma permanence à Bondues, petite commune de dix mille âmes, située à huit kilomètres au nord de Lille. Dans le bureau de la mairie, je suis assise à une table ronde où je reçois les habitants qui ont pris rendez-vous. Ce matin-là arrive un homme en bleu de travail, âgé d’une soixantaine d’années, carrure imposante, cheveux blancs, yeux bleu acier. Agent de stationnement payant au sein de la police municipale de Bondues et syndicaliste, Pierre Baillœul vient me soumettre une proposition sur les tarifications solidaires de cantine pour les agents municipaux. Il a constitué un dossier qu’il m’expose avec clarté. Avec son accent ch’ti, il semble à la fois humble et très à l’aise. Je suis impressionnée par sa force de conviction, sa détermination, mais je ressens aussi, chez lui, une forme de fragilité. Je ne sais pas pourquoi il m’émeut. Rares sont les citoyens qui arrivent avec des propositions aussi construites, quasi prêtes à l’emploi. Il prône la solidarité, se bat contre la précarisation des fonctionnaires. Je m’intéresse à son parcours. Né en 1964 à Lille, Pierre Baillœul grandit dans une extrême pauvreté, élevé par ses grands-parents dans un logement insalubre, sans eau courante. Enfant rejeté et analphabète, il est placé à sept ans par un juge dans le foyer religieux intégriste de Riaumont, une sorte de maison de correction catholique. Sa mère l’y abandonne sous prétexte d’une visite de château, ce qui marque son premier grand traumatisme. Pendant sept années, il endure coups, brimades et isolement, jusqu’à sa fugue à quatorze ans pour échapper aux tortures. Accueilli par sa sœur, il est finalement placé au foyer du Cap Nord. À seize ans, il quitte définitivement l’école et rencontre Christine, l’amour de sa vie, avec qui il partagera plus de quarante-cinq ans de vie. Jeunes adultes, Pierre et Christine connaissent la précarité, mais fondent une famille soudée avec leurs trois enfants. Pierre enchaîne les petits boulots, échappe au service militaire, puis devient entraîneur de football grâce à un contrat aidé. Ses diplômes sportifs en poche, il se construit petit à petit grâce à son rôle d’animateur et de formateur pour la jeunesse. En 2004, il devient fonctionnaire territorial, d’abord concierge, puis agent de maîtrise à la police municipale. Engagé, il milite syndicalement, siège dans diverses commissions et défend les droits des plus modestes. En parallèle, il s’investit comme bénévole dans le sport, notamment auprès de jeunes en difficulté. Lorsque sa femme est frappée par un cancer, il choisit de se consacrer à elle, sans jamais perdre force ni courage. Sa plus grande fierté demeure ses trois enfants, tous diplômés et bien insérés, preuve qu’il a su briser le cycle de souffrance et offrir un meilleur avenir à sa descendance.
Il me confie qu’il sait ce qu’il doit à la République française, sa joie de s’en être sorti, son besoin de s’engager pour les plus faibles et son soutien indéfectible à son épouse. Je suis bouleversée par l’esquisse d’un parcours de combattant qui s’est toujours refusé à prendre le chemin de la délinquance quoi qu’il lui en coûte, mais aussi bouleversée par sa modestie et son souci des autres. Je retiens ce nom, « Riaumont », dont je n’ai jamais entendu parler. Il repart et je reste profondément marquée par cet entretien exceptionnel que je m’empresse de partager avec mes collaboratrices et mon mari, avec qui j’échange sur tout,
