Main basse sur la ville

Enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République
Auteur : Nassira El Moaddem
Editeur : Stock

Bienvenue au Blanc-Mesnil, ville populaire de Seine-Saint-Denis au nord de Paris, illustration la plus parfaite de ce que la politique peut faire de pire, en toute opacité.
Dans cette commune passée à droite il y a dix ans, clientélisme, népotisme, chasse aux sorcières, censure, racisme, affairisme immobilier, manipulation, harcèlement sont au coeur du pouvoir, au point qu'un des cadres de la ville s'est suicidé. Il est celui qui a compris très tôt le devenir d'une commune qui a discrètement fait alliance avec l'extrême droite pour garder le pouvoir. À sa tête, un ancien des renseignements, un coupeur de têtes communistes et un zemmouriste de la première heure.
Les victimes de ce système : les habitants des quartiers, les étrangers, les agents en mairie, les opposants, les familles pauvres que la municipalité rêve de voir partir pour faire du Blanc-Mesnil un Neuilly du 93, au service d'un clan.
Le récit glaçant d'une emprise politique, à l'image d'un système à l'oeuvre sur d'autres territoires.

20,50 €
Parution : Février 2026
272 pages
ISBN : 978-2-2341-0569-0
Fiche consultée 26 fois

Extrait

Introduction

« Faites très attention à vous Nassira. »
Cet avertissement, toutes mes sources, sans exception, n’ont eu de cesse de me l’adresser dès l’entame de mon enquête en 2020. Pas une semaine sans que je ne reçoive des alertes par SMS, WhatsApp, Facebook, messageries cryptées ou sur mon répondeur : avant un rendez-vous, lors d’une rencontre, après un entretien. Tout le temps.
« Appelez-moi quand vous êtes sur place, je viendrai vous chercher. »
« Enregistrez toutes vos conversations, toutes. »
« Prévenez vos proches quand vous êtes ici. »
« Méfiez-vous-en comme de la peste. »
« Venez chez moi, je n’aimerais pas qu’il vous arrive quelque chose. »
Des messages emplis d’inquiétude bienveillante avec ce sentiment que je dois être protégée. Exagèrent-ils ? C’est bien ce que j’ai pensé au début. Mais, très vite, j’ai compris.
Au démarrage de mon enquête, je pense ne rien craindre. Lorsque mes interlocuteurs me disent « Sois prudente ! », je le suis, bien plus par respect pour eux que par conscience d’un réel danger. J’accepte de mener des entretiens en dehors de la ville pour des sources très anxieuses. Je dis oui à des échanges via des messageries sécurisées pour des premières conversations somme toute assez banales. Les gens ont peur, pas moi. Eux vivent ici, pas moi. C’est leur quotidien. Moi, mon travail. Ils restent, moi je rentre chez moi à la fin de chacune de mes journées de terrain. Je respecte leur crainte : je ne la surinterprète pas, je ne la relativise pas non plus. Pour eux, la peur est désormais là, partout, dans leur commune de Seine-Saint-Denis. Il faut attendre quelques mois pour que je commence à saisir les raisons de leurs angoisses. Et à m’inquiéter également pour ma sécurité.
Lors de certains de mes déplacements, je comprends que je suis suivie. Je me retourne une fois, deux, trois parfois, après un rendez-vous avec une de mes sources. Même arrivée chez moi, avant de refermer la porte du hall de mon immeuble, situé pourtant à des kilomètres, je prends peur. Je m’assure que personne ne me guette. Un jour, mon enregistreur disparaît mystérieusement du muret où je l’avais posé, dans le gymnase de la ville où se déroule un conseil municipal auquel j’assiste. Le gardien m’assure que mon outil a été récupéré par la mairie, mais lorsque j’appelle, impossible de le retrouver. Jusqu’à présent, il ne m’a pas été rendu. Plus alarmant : je me fais voler mon portable devant l’école de mes enfants au lendemain d’une conversation téléphonique avec une source inquiète que notre échange ait été enregistré dessus. Direction le commissariat le plus proche pour déposer plainte. Cette peur de toutes ces sources qui se confient, je finis par la vivre moi-même. Et puis comment ne pas les comprendre ? N’est-ce pas ça la Seine-Saint-Denis, unanimement qualifiée de dangereuse, systématiquement présentée comme le territoire-mafia, le repaire des caïds, des intégristes, des racailles, des islamistes, des proxénètes, des bandits, des trafiquants, des infréquentables ? C’est bien comme ça qu’on nous donne à la voir, non ? Et pourtant…

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