Jetez-moi aux chiens

Auteur : Patrick McGuinness
Editeur : Grasset
Sélection Rue des Livres

Au sud de Londres, quelques jours avant Noël, est retrouvé le cadavre d’une jeune femme étranglée. Le narrateur, Ander, officier de police, enquête sur le crime avec son assistant le grassouillet Gary. Suspect : M. Wolphram, voisin de la victime, ancien professeur de lycée en retraite. Il se dit innocent.
Au fur et à mesure que les interrogatoires se multiplient, Ander est pris d’un sentiment de déjà-vu. Il se remémore sa propre éducation dans un pensionnat privé connu pour ses problèmes de harcèlement : M. Wolphram y avait été un de ses professeurs. Solitaire et marginal, passant ses journées à écouter de la musique, il devient la proie de la presse à scandale et des réseaux sociaux. Ils le harcèlent d’injures. Le voici assassin, pédophile, à lyncher. Une journaliste sans scrupules alimente le scandale en publiant des témoignages biaisés sur celui qu’on surnomme désormais « le loup de Chapelton ».
Dans ce subtil mélange d’enquête et de remémoration, Ander en vient à se rappeler une autre affaire où Wolphram avait été mêlé, et où il s’était révélé bienveillant. Défaut majeur dans ce temps où les chiens des réseaux sociaux aboient et réclament la mort d’hommes vite désignés à leur vindicte. Au fait, coupable, l’est-il ou non, le gentil professeur ?
Dans la lignée du mystérieux et puissant Cent derniers jours, un faux livre policier, un vrai livre littéraire, dans la lignée de Graham Greene. Le roman du harcèlement.

Traduit de l'anglais par Karine Lalechère
23,00 €
Parution : Janvier 2020
384 pages
ISBN : 978-2-2468-2010-9
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Extrait

Un lieu où c’est toujours maintenant

Près de l’école il y a un pont. Pour se rendre sur les terrains de sport de l’autre côté de l’estuaire, les garçons doivent le franchir. Ce qu’ils font trois fois par semaine qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il grêle. Il faut vraiment qu’il tombe des cordes pour qu’un événement soit annulé, même s’il s’agit d’un vulgaire match de rattrapage. « Allons, il est l’heure ! Fichu corpore sano », grommelle M. McCloud, le professeur principal, un fumeur impénitent parfumé au whisky, qui s’adresse aux collégiens comme à des compagnons de beuverie et semble avoir connu intimement les personnages historiques dont il parle. Il peut discourir sur leur haleine, ce qu’ils ont entre les dents, comment ils marchent ou l’aspect de leurs ongles. Les garçons l’aiment bien, en dépit de son caractère irascible et imprévisible. Lorsqu’il se fâche, il devient féroce et paraît capable de mordre. Il est gros, le corps en forme de tonneau, et, quand il se penche pour nouer ses lacets, ramasser une craie ou une cigarette, il chuinte comme un vieil accordéon. Il ne se souvient de rien, mélange leurs noms, arrive en retard et termine en avance, mais les élèves trouvent qu’il raconte de bonnes blagues. Ce qui en clair signifie qu’il raconte des blagues cochonnes. Parmi les grands, certains vont chez lui le soir pour fumer, boire et regarder des films. Lorsqu’ils rentrent, ils sentent l’adulte.
Chacun a de bonnes raisons de se rendre sur le pont. La plupart du temps, c’est pour fumer les cigarettes et boire la vodka ou le gin qu’on accepte de leur vendre au magasin du coin ; plus tard, ce sera pour retrouver des filles ou simplement pour la vue. L’un des garçons, qui a l’âme d’un entrepreneur, ramasse les pages des magazines pornos jetées par les conducteurs ou abandonnées par les masturbateurs des fourrés autour du pont, dans les grottes et sur les rochers près des falaises. Sauf coup de chance, elles sont humides et trempées de rosée. Il les rapporte donc à l’école pour les faire sécher sur le radiateur avant de les vendre. Il y a un barème : les pages entières sont chères, mais il fait une ristourne sur celles qui sont déchirées ou tronquées. Il est également possible de les louer.
Nous sommes proches du port où les cargos, dont on entend la corne de brume quand le vent souffle dans la bonne direction, chargent des tonnes de conteneurs avant de traverser la Manche. C’est un comté bien irrigué, veiné d’affluents, découpé de criques et d’embouchures, sa côte crayeuse tourmentée par les vagues, ses fleuves s’épanchant dans la mer. C’est un comté de ponts, de jetées et de viaducs ; ici, l’eau est une réalité à laquelle on peut difficilement échapper. Lorsqu’elle est haute, les ponts semblent peigner la rivière plus que l’enjamber. Une fois, McCloud les a emmenés voir les viaducs de la Medway, deux voies routières et un chemin de fer, là où bientôt on construira un tunnel vers la France, qui d’après lui rendra les ferries obsolètes.
Le pont réunit les deux moitiés de la ville : l’une raffinée, résidentielle et bourgeoise, l’autre une prolifération de grands ensembles, de zones industrielles et de centres commerciaux. Il y a des bed and breakfast destinés aux voyageurs qui arrivent trop tard pour faire la traversée et des pubs pour ceux qui arrivent trop tôt. « Deux cités séparées par un pont, plaisante McCloud chaque fois qu’ils l’empruntent. Vous avez votre passeport, les garçons ? Vous avez fait vos vaccins ? Nous pénétrons dans le continent noir… »
La tentation est grande de regarder la fange de l’estuaire, les fragments scintillants de coquilles d’huîtres dans la vase et le petit fossé avec son filet d’eau, aussi mince que la pluie dévalant une gouttière. Au soleil, la boue gonfle et ondule. Il ne faut pas beaucoup de lumière pour qu’elle paraisse vivante. Et attirante : un coussin de soie brune chatoyant. La tentation est grande de sauter.
Le garçon est fasciné par l’odeur qui s’en élève, charriée par le vent. C’est l’odeur des estuaires : la rencontre des canalisations et du grand large. Le contraste devrait être discordant, pourtant, ici, la combinaison est harmonieuse, comme la cuisine aigre-douce : d’un côté l’engorgement, la stase et la pourriture, de l’autre la fuite, la liberté, l’errance. Il récite le chapelet des noms de ports : Zeebruges, Ostende, Calais, Cherbourg, Dieppe, Rotterdam…
Et on peut toujours sauter. On peut sauter quand on veut. La plupart du temps, on baisse les yeux par curiosité plus que par désir d’en finir, mais on se découvre soudain attiré et on envoie l’esprit en éclaireur pour imaginer ce que ce serait de tomber ; tomber et tomber et tomber. Le garçon est hypnotisé par la vue, par sa plénitude. Peu de choses semblent aussi absolues que ce qu’il aperçoit en bas. Ce n’est pas la mort qui est séduisante : il est loin d’être assez malheureux pour ça, même s’il se plaît à calculer ce qu’il faudrait, le dosage précis, la seringue de la désolation qui se remplit millilitre par millilitre, le thermomètre du chagrin qui grimpe degré après degré… Non, ce n’est pas tant la mort que sa nature hypothétique. C’est l’idée de se voir après qui est fascinante, la perspective de s’élever, de se détacher de son corps comme la pointe d’un stylo abandonne les lettres sur la page, et de contempler sa coquille vide, puis les gens dans le lointain ; même si en réalité ce ne sont pas eux qui sont dans le lointain, c’est soi, ou, plus précisément, on est le lointain ; une fois mort, c’est ce que l’on devient.
La mort, il l’imagine semblable aux plans aériens dans les films de guerre qu’on leur montre en classe : le moment où il faut évacuer sans les derniers soldats qui courent en direction de l’hélicoptère, hurlant et appelant, la main tendue vers leurs camarades, les doigts qui se rejoignent et s’agrippent, s’accrochent un instant puis se séparent lorsque l’appareil décolle, d’abord vacillant, avant de se stabiliser et de s’arracher au sol à contrecœur. En bas, les hommes diminuent, rattrapés ou fauchés par l’ennemi, et bientôt ils ne forment plus qu’un point ; la jungle envahit l’écran et il n’y a plus que le ciel.
Mourir présenterait aussi l’avantage de ne plus avoir à traîner partout ce corps bestial, de ne plus être enchaîné à cet animal qui brûle.
Il existe une légende au sujet d’une femme de l’époque victorienne qui aurait sauté du pont et aurait été sauvée par sa grande robe à crinoline transformée en parachute. Elle avait été plaquée ; elle était transie d’amour. Mais, si le suicide a un contraire, c’est ce qui lui est arrivé : elle a survécu, rencontré un autre homme, s’est mariée, a eu trois enfants et s’est éteinte à un âge avancé.
Le garçon sait qu’on aurait peu de chances de réchapper à une telle chute aujourd’hui, dans la mesure où 1) la vitesse à laquelle l’individu percuterait l’eau le tuerait sur le coup ; 2) son cœur aurait explosé de terreur bien avant, comme les petits loirs qui tombent en syncope quand on les attrape ; ou 3) il s’enfoncerait si violemment dans la vase qu’il s’asphyxierait. C’est l’image de la femme qu’il a en tête lorsque ses amis et lui contemplent le vide, jettent des boulettes de papier, des emballages de bonbons, des mouchoirs ou des pièces par-dessus le parapet et tentent de chronométrer la descente.
Si on tombe de quelques dizaines de centimètres, l’eau est hospitalière. Elle s’écarte pour accueillir le corps. À partir d’une vingtaine de mètres, c’est un roc. Elle le brisera aussi sûrement que s’il s’écrasait au fond d’une carrière. Ils ont appris ça en physique.
Si on laisse l’esprit jouer avec l’idée de sauter, c’est aussi tout bêtement parce que c’est possible : le parapet ne fait guère plus d’un mètre vingt. Il arrive aux épaules de la plupart des élèves. Rien d’une prouesse sportive, si on prend appui sur la main courante en bois : en un rien de temps, tu serais en haut, de l’autre côté, en bas et mort. La chute paraîtrait peut-être sans fin alors qu’elle durerait à peine quelques secondes. Un instant pendant lequel tu pourrais revivre ta vie : jusqu’à la naissance, selon le mythe voulant que les agonisants voient le film de leur existence se rembobiner sous leurs yeux. Tu te demandes si une histoire racontée à l’envers, c’est toujours la même histoire.
Quand tu retournes dans le là-bas et l’alors, quand tu retournes sur le pont, tu penses qu’il faudrait quelques secondes et une vie entière pour atteindre le limon de l’estuaire, les grains frais et brillants aussi fins que ceux d’un sablier. Peut-être pourrais-tu en profiter pour faire quelques changements la seconde fois, qui sait ? Faire des corrections.
Le garçon promène parfois son introspection, qui a besoin d’exercice comme le reste de sa personne. C’est sans doute la seule part de lui qui en fasse réellement, dans ce pensionnat privé où le sport est pourtant censé occuper une place importante. Il y a toujours quelqu’un sur le pont et, bien que ce soit pour lui un lieu d’extrême solitude, il réalise des années plus tard que jamais il ne s’y est retrouvé seul. Ils étaient invariablement plusieurs, parfois une demi-douzaine se livrant à la même activité : regarder dans le vide. Un jour, il a vu quelqu’un recopier sur le revers de sa main le numéro des Samaritans, l’association d’écoute téléphonique dont les coordonnées sont affichées sur les piles à chaque bout du pont. Pour l’instant, le garçon se penche et laisse pendre ses bras, la barre du parapet coincée sous ses aisselles. Sa grand-mère est couturière. C’est elle qui lui a confectionné son uniforme scolaire. Le vent qui plaque ses vêtements contre son corps lui fait penser à un tailleur qui prendrait ses mesures. Mais là, c’est pour lui couper un costume d’air qui épousera parfaitement sa silhouette tout au long de la chute.
Des années plus tard, il revient sur le pont. Autrefois les Samaritans avaient un numéro local ; aujourd’hui c’est un numéro surtaxé en 0845, comme les compagnies d’assurances, les opérateurs de téléphonie mobile et les sociétés de télémarketing. Le parapet est à la même hauteur, mais il est désormais surmonté d’un grillage dont le sommet s’incurve vers l’intérieur. Pour sauter, il faut une échelle.
Quand il remonte le temps, il a l’impression de pénétrer dans une vieille photographie. Il l’imagine sépia, aussi étrangère qu’une carte postale d’antan. À la différence près que c’est une carte postale de sa vie : l’air sirupeux, le lourd mobilier scolaire, le glacis gélatineux des choses vues à travers une potion sucrée de temps et de larmes. S’il plongeait dedans ou passait ses doigts à la surface, elle aurait la texture de la crème, pas la dureté du sol liquide sous le pont. Il se souvient des bureaux en bois et de leurs encriers dont on ne se servait plus depuis longtemps – déjà –, le bord imprégné de coulures noires et bleues. Des bites dessinées à la pointe du compas et des obscénités sous le vernis, gravées dans la chair ligneuse. Tout ça paraît un peu préhistorique aujourd’hui, aussi ancien et tribal que les bisons sur les parois d’une grotte. Les bureaux, on les trouve sur eBay : « Véritable table d’écolier, avec graffitis d’époque », annoncent les vendeurs en gage d’authenticité.
Malgré les tonnes de fer et d’acier, le pont a la finesse de la dentelle et ses câbles sont tendus comme les cordes d’une harpe. Parfois, lorsque le vent les pince, on croirait entendre un chant. C’est le chant de l’air, qui est le bruit de la chute. Le garçon se dit qu’il aimerait l’écouter jusqu’à la fin, il se dit qu’il aimerait une longue, longue chute pour l’entendre indéfiniment, sans jamais atteindre le sol.

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Jetez-moi aux chiens
Poche (Janvier 2022)
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