Système nerveux

Auteur : Lina Meruane
Editeur : Grasset

Système nerveux raconte l’histoire d’une jeune femme, nommée Elle, qui enseigne à l’université tout en préparant une thèse d’astrophysique. Elle mène des recherches sur l’existence et le comportement des trous noirs mais réalise rapidement qu’elle ne parviendra pas au bout de ses travaux si elle continue à donner des cours : un congé maladie lui permettrait d’avoir plus de temps pour se consacrer à sa thèse afin de devenir docteure. Quelques jours après en avoir discuté avec son compagnon, elle commence à réellement ressentir divers symptômes qu’elle tente alors de déchiffrer à l’aune des maladies familiales. Lui essaie de la rassurer mais qu’y connaît-il ? Il ne travaille qu’avec les morts dont il date le décès grâce au carbone 14.
Et pourtant, c’est bien l’hypocondrie qui s’immisce dans leur vie, la maladie devenant obsessionnelle, se nourrissant des souvenirs de la physicienne. Elle remonte la généalogie familiale à partir des histoires cliniques de ses différents membres, comme si la tentative de comprendre ces corps, leur précarité, leur douleur, lui permettrait de suspendre le temps. Celui de sa mère morte en couche dans le pays de son enfance, celui de son frère, de sa belle-mère, des jumeaux du second mariage de son père, et de son père lui-même, médecin généraliste.
Entre le pays du passé et le pays du présent, entre ces deux moments d’une vie que l’obsession pour les maladies a soudain rapproché, Système nerveux est un magnifique roman sur l’hypocondrie et la discontinuité du temps familial. Avec ce texte d’une grande poésie, Lina Meruane confirme qu’elle fait désormais partie des plus grands écrivains hispaniques contemporains.

Traduit de l’espagnol (Chili) par Serge Mestre
24,00 €
Parution : Octobre 2020
336 pages
ISBN : 978-2-2468-2077-2
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Extrait

Trous noirs
(présent inquiet)
Le pays était resté dans le noir. C’était un immense trou noir, sans bougies.

À une autre époque, dans un autre lieu, sa maison avait été remplie de bougies maigres longues nébuleuses enveloppées dans du papier bleu, ou liées avec une ficelle, au cas où.

Il n’y avait pas de bougies dans le pays de ce présent où la lumière ne s’éteignait jamais. Jamais, jusqu’au jour où elle s’éteignit.

Elle vit mourir la lampe qui éclairait à moitié son visage et pratiquement pas du tout la nuit. Elle demeura quelques secondes les mains sur le clavier, battant des paupières devant la lumière de son écran plein de chiffres. Elle. Se demandant si les fusibles avaient sauté. Si c’était une simple coupure d’électricité ou un attentat à la vieille centrale nucléaire construite et abandonnée à l’époque de la guerre froide. Tout près de son immeuble, cette énergie atomique qui pouvait exploser à tout moment.

Toujours au bord de la catastrophe, son pays du passé était victime de pannes électriques, d’inondations, ou de chutes de neige sur les arbres et de branches sur les poteaux électriques. Fils dénudés électrocutant le vent. Les canaux et les rivières débordaient. Et les immeubles frissonnaient à cause du frottement perpétuel des plaques souterraines. Les volcans crépitaient, lançaient leurs éclaboussures de lave. Les forêts brûlaient, les arbres consumés jusqu’à la racine s’abattaient, ainsi que les maisons jusqu’à leurs fondations, les chemins affiches rayons fondus, les oiseaux battant des ailes. Leurs corps calcinés s’ils ne s’empressaient pas d’évacuer.

Corps possédés par la lumière.
*

Ça va me retarder, s’exclama-t-Elle en levant les bras ; pire encore, ça va me retarder davantage, et Elle le lui reprochait, à Lui, qui avait déjà dû l’entendre quelque part en train d’ouvrir et de refermer violemment des tiroirs, pour chercher en vain une lampe de poche. Elle fouillait parmi les papiers et les clés et Elle jurait. Il éleva la voix, de façon incendiaire, pour lui dire laisse tomber ça, Électron. Il lui répétait ça depuis plusieurs mois, de fermer son ordinateur, d’abandonner cette thèse de doctorat et les angoisses que lui procurait la condamnation à perpétuité d’une semblable recherche.

Travailler de si longues heures risquait de la faire exploser. Voilà ce qu’il disait, Lui, qui s’y connaissait en explosions. Mais il ne dit pas exploser ni crever, il dit, en se brûlant la langue avec un café qu’il venait de se préparer, tenant maintenant la tasse à la main, en équilibre et dans le noir. Comme s’il crachait, Il dit : court-circuit.

Et Elle aperçut une rapide étincelle parcourir ses nerfs. La peau couverte de poils éclairés vibrants électriques.
*

À présent, même les étoiles les plus insignifiantes et imprécises éclaboussaient la nuit de leur lumière. On aurait dit qu’elles fumaient tellement elles brillaient sur la ville plongée dans le noir. Elle alla à la fenêtre pour les observer. Les constellations rayonnantes, l’univers pulvérisé de la physique qu’Elle ne parvenait pas à attraper dans cette thèse qu’elle rédigeait depuis des années. Des années sans écrire. Elle avait commencé par étudier les orbites elliptiques et leurs champs magnétiques, les ceintures d’astéroïdes et les restes de supernovas millénaires ; Elle avait consacré plusieurs mois ou peut-être des années à l’étude des systèmes stellaires les plus proches du soleil cherchant en vain des planètes habitables et Elle avait conjecturé la position d’astres semblables à la terre. Une chose la menait à la suivante, tout en réfutant la précédente, l’obligeant à reprendre sa recherche.

Elle consacrerait ses derniers efforts aux étoiles ayant déjà perdu leur lumière et s’étant effondrées sur elles-mêmes en formant de denses trous noirs.

Sauf que ces trous noirs requéraient un directeur qui les connaisse et veuille bien se charger de diriger sa thèse. Un directeur l’imaginant capable d’affronter cette densité. Elle n’était pas certaine d’y parvenir, et le délai était en train d’expirer.
*

Soudain, toutes les ampoules s’allumèrent en même temps, comme ressuscitées par un éclair. Le spectacle reprenait après plusieurs heures. Elle ouvrit une canette de Coca-Cola pleine de sucre et de caféine, qu’Elle boirait avant de retourner à nouveau à son écran. Elle calculerait des coefficients de déviation cosmique de radiation. Elle mesurerait le mouvement des étoiles qui s’étiraient autour du trou giratoire vorace point de non-retour qui allait les avaler. Et Elle taperait des formules qu’elle négligerait par la suite.

Lui la verrait se pencher à la porte, ce matin et tous les autres, et froncerait la cicatrice qui barrait son front. Elle comprendrait que Lui aussi avait cessé de penser qu’Elle finirait par venir à bout de cette thèse.
*

C’est en réfléchissant aux coupures d’électricité et aux trous insondables que prit forme en Elle le désir de tomber malade. Elle pensa à cela sans décider de la maladie. Un fléau ou une grippe ne lui donneraient pas la pause nécessaire pour finir sa thèse. Un cancer, ce serait trop. C’est alors que lui revint en tête son Père avec son ulcère sanguinolent qui l’avait cloué au lit pendant plusieurs mois : Elle s’imagina allongée dans un autre lit, avec l’ordinateur sur Elle, mangeant des œufs à la coque, d’insipides petits crackers et avalant d’insupportables gorgées de Coca-Cola, en cachette.

Tomber malade : Elle allait le demander à la putain de mère qui l’avait mise au monde, la mère génétique et déjà morte. Celle qu’Elle n’avait pas pu connaître. Elle l’invoquait à chaque difficulté. En lui allumant un bâton d’encens, elle lui demanda de lui envoyer une maladie grave mais passagère. Elle ne voulait pas mourir comme elle, subitement. Mais suffisamment sévère pour demander juste un congé d’un semestre, sans aller donner ses cours de sciences planétaires à tous ces élèves distraits qu’il fallait instruire évaluer oublier immédiatement. Juste un arrêt de travail temporaire pour fuir ce boulot mal payé et en réaliser un autre pas payé du tout.

Elle n’avait personne d’autre à qui demander ça. Son Père lui avait déjà donné tout ce qu’il avait.

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