Plus loin que l'hiver

Auteur : Isabel Allende
Editeur : Grasset
Sélection Rue des Livres

Chilienne expatriée au Canada durant la dictature de Pinochet, Lucía Maraz porte encore les profondes cicatrices de son passé. Elle ne s'est jamais tout à fait remise de la disparition de son frère, au cours des premières années du régime, et a également dû affronter un divorce et se battre contre le cancer. Mais lorsque, professeur invitée à l'université de New York, elle s'installe dans l'appartement au sous-sol du brownstone de son collègue, le professeur Richard Bowmaster, elle entame ce nouveau chapitre de sa vie avec entrain et optimisme.
Plusieurs deuils ont plongé Richard Bowmaster, d'un tempérament opposé et rongé par la culpabilité, dans une profonde solitude qu'il ne supporte qu'en menant une vie monastique, se détournant le moins possible de la routine qu'il s'impose. Au coeur de la tempête de neige la plus importante que Brooklyn ait connu de mémoire d'homme, un banal accident de voiture aura pourtant raison de son ostracisme.
Alors que Richard se retrouve face à la jeune femme - immigrée guatémaltèque sans papier - dont il vient de heurter le véhicule, il est contraint d'appeler sa locataire pour l'aider. Evelyn Ortega va alors leur révéler un secret qui les entrainera tous les trois plus loin qu'ils ne l'auraient imaginé, et entre confidences et révélations, liera leur destinée de manière inattendue.
Plus loin que l'hiver est certainement l'un des romans les plus personnels d'Isabel Allende, mais c'est aussi un livre ancré dans l'actualité puisqu'il aborde les thèmes de la migration et des identités. Se jouant des clichés et des préjugés, de New York au Guatemala, en passant par le Brésil et le Chili des années 70, Isabel Allende livre une très belle histoire d'amitié et de rédemption.

20,00 €
Parution : Juin 2020
320 pages
ISBN : 978-2-2468-2241-7
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Extrait

Brooklyn
FIN DÉCEMBRE 2015, l’hiver se faisait encore attendre. Lorsque Noël est arrivé, avec ses clochettes assommantes, les gens portaient toujours sandales et manches courtes – les uns en célébrant l’étrange amalgame des saisons, les autres dans la crainte du réchauffement planétaire –, tandis qu’aux fenêtres se montraient des arbres artificiels, saupoudrés de givre argenté, qui semaient la confusion parmi les écureuils et les oiseaux. Trois semaines après le Nouvel An, alors que plus personne ne pensait à ce retard météorologique dans le calendrier, la nature s’est réveillée subitement, a secoué son engourdissement automnal et déclenché la pire tempête de neige dans les annales de la mémoire collective.
Dans un sous-sol de Prospect Heights – un caveau de ciment et de briques, avec un tas de neige à l’entrée –, Lucía Maraz maudissait le froid. Elle avait le caractère stoïque des habitants de son pays : habituée aux tremblements de terre, aux inondations, aux tsunamis et cataclysmes politiques, elle se faisait du souci quand aucun malheur ne se profilait dans un délai raisonnable. Et pourtant, rien ne l’avait préparée à cet hiver sibérien qui s’installait à Brooklyn par mégarde. Les tempêtes chiliennes se limitaient à la cordillère des Andes et à la Terre de Feu, dans le Sud profond, où le continent s’égrenait en îles tailladées par les lames du vent austral, où la glace faisait éclater les os et où la vie était rude. Lucía venait de Santiago, avec sa réputation usurpée de douceur climatique, mais où l’hiver est humide et froid, comme les étés sont brûlants et desséchés. La ville est encaissée dans des montagnes violettes, qui se réveillent parfois couvertes de neige. Alors la plus pure lumière au monde se reflète sur les sommets de blancheur aveuglante. En de rares occasions, il tombe sur la cité une fine poussière, triste et pâle comme la cendre, qui n’arrive pas à blanchir le paysage et se transforme en boue. Au loin, toujours, la neige demeure comme aux origines.
Dans son sous-sol de Brooklyn, à un mètre sous la chaussée, pourvu d’un mauvais chauffage, la neige était un cauchemar. Les vitres givrées opacifiaient les petites ouvertures, il régnait une pénombre faiblement compensée par les ampoules nues pendues au plafond. Le logement se bornait strictement à l’essentiel, avec un bric-à-brac de meubles disloqués, de deuxième ou de troisième main, et quelques ustensiles rescapés de diverses cuisines. Le propriétaire, Richard Bowmaster, manifestement, ne s’intéressait ni au décor, ni au confort.
La tempête s’est annoncée le vendredi, par une chute de neige épaisse et une bourrasque qui balayait à coups de fouet les rues quasi désertes. Les arbres se courbaient violemment, et la tourmente tua tous les oiseaux qui avaient oublié d’émigrer ou de s’abriter, désorientés par la douceur inhabituelle du mois antérieur. Quand les travaux de réparation de la voirie ont commencé, les camions ont emporté des sacs entiers de moineaux congelés. En revanche, les mystérieux perroquets du cimetière de Brooklyn ont survécu à l’ouragan ; trois jours plus tard, on les voyait picorer parmi les tombes. Dès le jeudi, les reporters de télévision, avec la mine de circonstance et la voix émue de rigueur pour les nouvelles liées au terrorisme dans des contrées lointaines, avaient pronostiqué des désastres pour la fin de semaine. New York était déclarée en état d’urgence ; le doyen de la faculté où travaillait Lucía, soucieux de respecter les consignes, avait ordonné de suspendre les cours. De toute façon, c’eût été pour elle une aventure d’arriver jusqu’à Manhattan.
Tirant parti de cette liberté inattendue, Lucía prépara une recette à réveiller les morts, une spécialité chilienne qui soulage les maladies du corps et apaise les tribulations de l’âme. Depuis son arrivée aux États-Unis, quatre mois plus tôt, Lucía se nourrissait à la cafétéria de l’université. Elle n’avait pas le courage de cuisiner, sauf en de rares occasions où elle était poussée par la nostalgie ou par le désir de fêter une amitié. Mais pour ce ragoût authentique, elle s’était fendue d’un bouillon substantiel, bien assaisonné, elle avait fait frire les oignons et la viande, cuisiné séparément les légumes, les patates et la purée de potiron, pour ajouter finalement le riz. Elle avait utilisé toutes les casseroles : la cuisine primitive du sous-sol avait l’air de sortir d’un bombardement, mais le résultat en valait la peine, et toute la sensation de solitude liée à la tourmente s’était dissipée. Arrivée sans prévenir, comme un visiteur importun, la solitude avait été reléguée dans un coin perdu de sa conscience.
Ce soir-là, tandis que le vent rugissait, entraînant des tourbillons de neige et se glissant par les fentes avec insolence, elle éprouva la peur viscérale de l’enfance. Elle se savait en sûreté dans cette cave ; sa crainte des éléments était absurde, il n’y avait aucune raison de déranger Richard, sinon qu’il était la seule personne à laquelle elle pouvait s’adresser, puisqu’il vivait à l’étage au-dessus. À neuf heures, elle céda au besoin d’entendre une voix humaine et l’appela.
« Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-elle en essayant de cacher son appréhension.
— Je joue du piano. Pourquoi, le bruit te dérange ?
— Je n’entends pas de piano. Tout ce qui parvient jusqu’ici, c’est un fracas de fin du monde. C’est normal, à Brooklyn ?
— Il fait parfois mauvais en hiver, Lucía.
— J’ai peur.
— De quoi ?
— Peur tout court. Rien de spécial. Je suppose qu’il serait stupide de te demander de me tenir compagnie un instant ? J’ai préparé une spécialité, un ragoût chilien.
— C’est végétarien ?
— Non. Enfin, peu importe, Richard. Bonne nuit.
— Bonne nuit à toi. »
Elle avala une gorgée de pisco et enfouit la tête sous l’oreiller. Elle dormait mal, s’éveillait toutes les demi-heures dans un rêve fragmenté : elle avait fait naufrage dans une substance dense et aigre comme du yaourt.
Le samedi, la tempête avait suivi sa trajectoire surexcitée en direction de l’Atlantique, mais le sale temps sévissait encore à Brooklyn, et Lucía ne voulait pas sortir. Beaucoup de voies restaient bloquées, même si le travail de déblaiement était en cours. Elle avait bien des heures devant elle pour lire et préparer les cours de la semaine suivante. Elle vit au journal télévisé que la tourmente continuait à semer la destruction sur son passage. L’idée de cette tranquillité lui plaisait, avec un bon roman et du repos à la clé. Elle finirait bien par trouver quelqu’un pour dégager la neige qui bloquait sa porte. Ce n’était pas un problème : les gamins du voisinage se portaient volontaires pour quelques dollars. Elle se sentait reconnaissante. Elle avait conscience de vivre à son aise dans ce trou inhospitalier de Prospect Heights, qui, après tout, n’était pas si mal.
Le soir venu, un peu lasse d’être cloîtrée, elle partagea son repas avec Marcelo, le chihuahua, et ils se couchèrent ensemble sur un sommier au matelas grumeleux, sous une montagne de couvertures, pour déguster divers feuilletons d’une série centrée sur des assassinats. Le logement était maintenant glacé, et Lucía dut chercher son bonnet de laine et retrouver ses gants.
Au cours des premières semaines, quand elle sentait peser la décision d’avoir quitté le Chili – où elle pouvait au moins rire en espagnol –, elle se consolait à l’idée que tout change nécessairement. L’infortune d’un jour est de l’histoire ancienne le lendemain. En vérité, les doutes ne l’avaient pas assaillie longtemps : son travail lui plaisait, elle avait Marcelo, elle s’était fait des amis à l’université comme dans son quartier, les gens étaient aimables partout, il suffisait d’aller trois fois dans le même café pour être reçu comme un membre de la famille. L’idée chilienne qui veut que les yankees soient d’un naturel froid était un mythe. Le seul plus ou moins froid sur lequel elle était tombée était Richard Bowmaster, son propriétaire. Soit, au diable celui-là !
Richard avait payé trois fois rien cette baraque en briques couleur marron de Brooklyn, pareille à des centaines d’autres à la ronde : il l’avait achetée à son meilleur ami, un Argentin qui avait soudain hérité d’une fortune et qui était rentré au pays pour l’administrer. Quelques années plus tard, la même baraque, juste un peu plus délabrée, valait plus de trois millions de dollars. Richard l’avait acquise peu avant l’arrivée en masse des jeunes professionnels de Manhattan, qui achetaient et retapaient ces habitations « pittoresques » en faisant flamber les prix de façon scandaleuse. Naguère encore, le quartier était un territoire voué au trafic de drogue et à la criminalité ; nul ne s’y risquait la nuit, mais, lorsque Richard s’y était installé, il était l’un des plus convoités du pays, malgré les poubelles débordantes, les arbres squelettiques et la ferraille dans les arrière-cours. Lucía l’avait taquiné, lui conseillant de vendre au plus vite cette relique aux escaliers branlants, aux portes déglinguées, et de se trouver une île des Caraïbes pour y vieillir tranquillement comme la Royauté, mais Richard était un homme à l’âme sombre : son pessimisme congénital se nourrissait des rigueurs et des inconvénients divers d’une maison qui comptait cinq grandes chambres vides, trois toilettes hors d’usage, un grenier condamné et un premier étage aux plafonds si élevés qu’il fallait une échelle à rallonge pour changer les ampoules.
Richard Bowmaster était le supérieur de Lucía à l’université de New York où elle enseignait comme professeur invité pour une durée de six mois. Quant à ce qui adviendrait à la fin du semestre, rien n’était décidé. Elle aurait besoin d’un autre travail, d’un autre lieu où camper avant de prendre une décision à plus long terme. Tôt ou tard, elle rentrerait au Chili pour y finir ses jours. Mais elle avait le temps d’y songer et, depuis que sa fille Daniela s’était installée à Miami, où elle étudiait la biologie marine et avait peut-être noué une liaison amoureuse, rien ne la réclamait au pays. Elle voulait profiter pleinement de ses dernières années de santé, avant le naufrage de la décrépitude. Elle voulait vivre à l’étranger, où les défis quotidiens maintenaient l’esprit alerte et occupé, le cœur dans un calme relatif, car au Chili elle craignait la pesanteur des habitudes, de la routine et de tant de barrières. Elle se voyait condamnée à une vieillesse solitaire, harcelée par de tristes souvenirs inutiles, alors que le monde extérieur, peut-être, était riche de surprises et de possibilités.

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