Les ultimes

Auteur : Xavier Bourgine
Editeur : Grasset

Alban et Corentin ont vingt-quatre ans. Ils sont jumeaux, ils sont amants. Ils vivent à Paris, où Alban étudie la philosophie, Corentin, les géosciences. Alban est persuadé que leur génération est la dernière : ce que la terre affronte est trop grave pour être surmonté. Le dérèglement climatique est irrémédiable. Que faire ? Alban et Corentin fondent un think tank, « Les ultimes », afin de chercher les moyens de réparer le monde avant sa fin.
Seulement, pour être jumeaux et amants, Alban et Corentin ne sont d’accord sur rien. L’un est alarmiste, l’autre est insouciant. L’un est de droite, l’autre est de gauche. L’un est libéral, l’autre militant de la France indomptée. Ils se querellent, ils s’opposent. Et puis il y a Edouard. Edouard en tiers dans le couple, qui est en réalité un trouple. Le trouble de l’intime s’ajoute au trouble du monde. Il y aura mort, il y aura suicide. La mère des jumeaux vient, dans une fin bouleversante, se pencher sur le destin de ses enfants.
Relecture de Caïn et Abel au temps de la déliquescence climatique, ce premier roman embrasse la totalité des problématiques contemporaines, de l’écologie aux mutations des façons de vivre, de la connexion généralisée aux manifestations de masse. Peut-on être idéaliste dans le monde contemporain ?

20,00 €
Parution : 13 Janvier 2021
224 pages
ISBN : 978-2-2468-2331-5
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Extrait

Il y avait longtemps qu’ils n’avaient plus vu leur mère. La gémellité d’Alban et Corentin leur avait donné le mutisme attentif des fils uniques. À dix-huit ans ils étaient partis, pas bien loin de la maison maternelle, du septième au cinquième arrondissement, mais n’avaient pas révélé à leur mère le sens réel de leur installation commune. Cinq ans plus tard la situation n’avait évolué que par l’arrivée dans leur couple d’Édouard, que ce silence des deux fils ne semblait pas déranger. Il était avec eux depuis plus de six mois.

Corentin donnait souvent à Alban des rendez-vous impromptus. Parce qu’ils manquaient de discrétion, Alban disait ne pas les aimer. Il les acceptait pourtant. Ces pastiches de date d’un vieux couple rejouant de temps en temps sa première fois étaient l’occasion d’un point sur eux-mêmes.
Le Fumoir était devenu le lieu de ce rituel, entre la colonnade et la place du Louvre, son église et sa mairie trop symétrique en pendant. Le café, intimiste et peu fréquenté par les touristes, comptait une proportion d’habitués suffisante pour qu’ils s’y sentent chez eux.

Après un languissant déjeuner ils s’étaient séparés dans la chaleur de l’été. Alban était arrivé épuisé à la bibliothèque Sainte-Geneviève. La seule montée de la rue des Carmes l’avait essoufflé et lui avait brouillé la vue. Le trottoir était coupé d’un air sec où les pierres des immeubles se dissolvaient en un sirocco qui griffait la peau.
De son côté, Corentin avait rasé les murs en direction de Jussieu, fatigué par l’absence d’ombre et finalement soulagé par le choc de fraîcheur de la climatisation. Les effets s’en étaient vite dissipés et la perspective interminable de l’après-midi avait achevé sa motivation. Son mémoire n’avançait pas. Il avait fini par envoyer à Alban un SMS, lui donnant rendez-vous au Fumoir.
Il était en avance et s’était commandé à boire. Dans son verre de Spritz, la fonte des glaçons créait des filaments transparents qui remontaient à la surface avec d’imperceptibles remous. Il voyait jusque dans un verre ses travaux sur la fonte des calottes glaciaires. Ce spectacle n’avait pas tout à fait pris fin quand il aperçut Alban.

Il se leva pour un bonjour malicieux entre deux personnes qui s’étaient quittées si peu de temps auparavant. D’un mouvement de tête, Alban esquiva le léger baiser que son frère allait poser sur ses lèvres. Corentin admira son œil noir, presque accusateur, et sourit de sa timidité.
Ce n’était pas bien terrible, constata-t-il, bien moins que le déplaisir causé par son retard. Il avait même fini par repenser à ce chapitre des Fragments d’un discours amoureux sur l’attente de l’autre. Une telle lecture étonna Alban. Corentin répondit que c’était lui qui la lui avait conseillée, un des rares jours où il l’avait fait attendre.
Dans un haussement d’épaules, Alban s’assit à côté de son frère, contraint par l’alignement des chaises le long de la façade. En passant un bras autour de ses épaules, Corentin le sentit se redresser. Alban préférait la discrétion. Tant de précautions amusaient Corentin, mais il n’eut pas le temps de taquiner son frère : le serveur arrivait.
Alban commanda la même chose que Corentin, puis se retourna vers lui. D’où lui était venue l’idée d’un rendez-vous ? Surpris par la question, Corentin expliqua à mi-voix qu’il voulait parler d’Édouard. Alban eut une légère moue. Il fallait laisser Édouard tranquille : il venait de partir le matin même chez ses parents à Amiens, c’était le moment de souffler.

« Non, justement, trancha Corentin. C’est l’occasion de réfléchir à où nous allons tous les trois. Ou à défaut de voir comment on traite avec lui. Comment on le traite, en un sens.
— Comment ça comment on le traite ? On est ensemble, non ? »
Corentin salua intérieurement la nouvelle immixtion du serveur dans la conversation, qui apportait son verre à Alban. Il put rassembler ses esprits.
Ils étaient ensemble, certes, mais ce n’était pas tout. Car il y avait quoi… six, sept mois qu’ils le connaissaient ? Et l’appréciaient réellement.
Était-ce vraiment l’endroit pour une discussion sérieuse ? hasarda Alban. Corentin passa outre : ils l’appréciaient, et depuis assez longtemps pour que vienne une forme de reconnaissance, d’officialisation de leur relation. Alban joua les étonnés. Officialisation ? Quelle idée, tout le monde le savait, qu’ils étaient ensemble, peut-être pas explicitement, mais on les voyait si souvent tous les trois qu’il n’y avait pas de place pour le doute.
Il porta la paille à sa bouche et le Spritz descendit à un rythme faible et continu.
« Ce n’est pas de tout le monde que je veux parler, Alban. C’est de maman. »
Un reflux se produisit. Le niveau cessa de décroître dans le verre qu’Alban reposa. En face, les arêtes nettes de la colonnade se troublaient dans la chaleur qu’exhalait la pierre.

« Mais, pourquoi maman ? »
Alban ne comprenait pas. Leur mère n’avait rien à voir avec Édouard. Il regarda son frère. Quel était le lien entre le fait qu’ils sortent depuis six mois ou plus avec Édouard et ce désir d’officialisation ? Était-ce Édouard qui lui avait mis ça dans la tête ?
D’un geste, Corentin éluda la question, ce n’était pas Édouard. Il y pensait depuis longtemps, ne serait-ce que pour eux deux. Et l’arrivée d’Édouard dans leur vie avait changé les choses. Ils ne pouvaient pas lui imposer l’invisibilité qu’ils avaient choisie.
Sans boire, le geste en suspens, Alban reprit son verre. Il demanda si Édouard souhaitait vraiment faire les choses plus ouvertement.
« Je crois, oui », affirma Corentin.
Alban s’enfonça dans sa chaise. Il aspira une longue gorgée de Spritz. Corentin touchait à peine au sien. Il attendait. La lenteur de la dégustation préservait la possibilité d’un accord. Mais Alban reposa son verre. L’objection arrivait.
Est-ce qu’ils avaient vraiment besoin de définir cette relation, là, tout de suite ? demanda-t-il. Non, au contraire, il fallait laisser les choses se faire. Avec le temps, ils finiraient par former un très beau trouple, naturellement. Édouard était sérieux, eux aussi. Dès lors que l’un l’était, l’autre s’alignait, de toute façon. Bien sûr, Alban s’attachait à Édouard : il lui faisait voir son frère sous un angle neuf. Il introduisait dans leur relation une altérité réelle, sans pour autant briser ce qu’à deux, singulièrement, ils étaient. C’était le bon équilibre. Pourquoi le compromettre ?

Corentin tenta de réfuter ces arguments attentistes, mais s’épuisa vite devant la gêne croissante d’Alban. Il finit par lâcher que de toute façon, une révélation à leur mère sur leur vie à deux était inutile. Elle devait bien s’en douter, depuis le temps qu’ils vivaient ensemble. Édouard ne leur fournissait qu’une occasion supplémentaire.
Le regard d’Alban s’agrandit d’indignation : Corentin voulait utiliser Édouard… Belle façon de lui manifester une reconnaissance. Il monta en épingle cette contradiction et Corentin refusa de continuer un débat qui s’enlisait.
Sur la terrasse orientée plein sud, le soleil déclinant était devenu aveuglant. La chaleur les décida à partir. Ils réglèrent l’addition et rentrèrent à pied, en silence, à travers les rues vides et poudreuses de l’été.

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