La voyageuse de nuit

Auteur : Laure Adler
Editeur : Grasset

« C'est un carnet de voyage au pays que nous irons tous habiter un jour. C'est un récit composé de choses vues sur la place des villages, dans la rue ou dans les cafés. C'est une enquête tissée de rencontres avec des gens connus mais aussi des inconnus. C'est surtout une drôle d'expérience vécue pendant quatre ans de recherche et d'écriture, dans ce pays qu'on ne sait comment nommer : la vieillesse, l'âge ? Les mots se dérobent, la manière de le qualifier aussi. Aurait-on honte dans notre société de prendre de l'âge ? Il semble que oui. On nous appelait autrefois les vieux, maintenant les seniors. Seniors pas seigneurs. Et on nous craint - nous aurions paraît-il beaucoup de pouvoir d'achat - en même temps qu'on nous invisibilise. Alors que faire ? Nous mettre aux abris ? Sûrement pas ! Mais tenter de faire comprendre aux autres que vivre dans cet étrange pays peut être source de bonheur... Plus de cinquante après l'ouvrage magistral de Simone de Beauvoir sur la vieillesse, je tente de comprendre et de faire éprouver ce qu'est cette chose étrange, étrange pour soi-même et pour les autres, et qui est l'essence même de notre finitude. « Tu as quel âge ? »
Seuls les enfants osent vous poser aujourd'hui ce genre de questions, tant le sujet est devenu obscène. A contrario, j'essaie de montrer que la sensation de l'âge, l'expérience de l'âge peuvent nous conduire à une certaine intensité d'existence. Attention, ce livre n'est en aucun cas un guide pour bien vieillir, mais la description subjective de ce que veut dire vieillir, ainsi qu'un cri de colère contre ce que la société fait subir aux vieux. La vieillesse demeure un impensé. Simone de Beauvoir avait raison : c'est une question de civilisation. Continuons le combat ! ». L.A.

18,00 €
Parution : Septembre 2020
224 pages
ISBN : 978-2-2468-2601-9
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Extrait

Nous vivons une période nouvelle où quatre, voire cinq générations peuvent être vivantes en même temps. Sommes-nous toutes et tous, pour autant, dotés de la même puissance de vie et définissons-nous la vie de la même manière ? Vivre sa vie a toujours été un métier difficile, vivre le rapport au temps qui passe devient un sport de combat. La publicité pourtant vante le mélange des générations. Après des campagnes, pendant des années, où les mères devaient s’habiller comme leurs filles, ce fut le tour des grand-mères de devoir à tout prix rajeunir leur look pour ne plus trop faire « mamies ». Alimentation, sport, manières de se vêtir, de s’exprimer et même de séduire, désormais être une septuagénaire à la page implique un emploi du temps surchargé. Les sites de rencontres seniors se multiplient sur les réseaux sociaux et si vous ne mettez pas assez vite votre nouvel amant dans le caddie retour à l’envoyeur, c’est que vous vous contentez de médiocres performances et que vous ne croyez pas assez en vos charmes. Dans certaines maisons de retraite les karaokés se multiplient et ont plus de succès que les conférences sur la vie de François d’Assise. Dans d’autres – hélas, pas encore assez nombreuses – on laisse libres les déambulations des pensionnaires des deux sexes le temps de la sieste, sans faire irruption dans leur chambre, unique lieu de leur intimité.



Et si cette similitude intergénérationnelle était néfaste à l’idée de considération des vieux, comme des jeunes, d’ailleurs. Cette homogénéisation factice et fausse des apparences et des capacités nous dégrade tous et efface nos singularités individuelles qui pourtant sont constitutives de notre rapport au monde.



« La richesse des vieilles âmes et des corps à bout de course est immense, splendide, surprenante. Plus je m’enfonce au quotidien dans ce qui me reste à vivre, plus je m’intéresse aux moindres détails : visages, corps, gestes, destins… On ne cesse jamais de se découvrir. Mon rapport au Temps a changé. Je suis entrée dans le Temps… »
Cette fureur joyeuse qui habitait Dominique Rolin, alors âgée de quatre-vingt-huit ans lorsqu’elle s’exprimait dans son livre d’entretiens intitulé Plaisirs, n’est pas, hélas, réservée à tout le monde. Il faut une bonne santé, une force de caractère, un goût inébranlable du bonheur. Le bonheur et la plénitude de la vieillesse existent sous toutes les latitudes et dans toutes les civilisations. Vieillir n’est pas une maladie mais le sentiment de l’âge, lui, varie en fonction de critères psychiques, physiques, géographiques. Nous en faisons tous l’expérience à partir d’un âge qui peut beaucoup varier. Un beau jour on se sent ou on se sentira vieille ou vieux. Ça peut passer ou revenir comme une méchante ritournelle. Chateaubriand à vingt-sept ans voyait s’éloigner définitivement sa jeunesse. Gustave Flaubert, le jour de ses trente-six ans, se découvre vieillard. Il écrit à son amie Mlle Leroyer de Chantepie : « … les choses se sont usées d’elles-mêmes. (…) À présent je fais comme les choses. Je vais chaque jour me détériorant et la confiance en moi (…), le sentiment d’une force vague et immense que l’on respire avec l’air, tout cela décline peu à peu. » Virginia Woolf, le 29 décembre 1940 – elle a alors cinquante-huit ans – note dans son journal : « Je déteste la dureté de la vieillesse. Je la sens venir. Je suis aigrie. »



L’âge est un sentiment et non une réalité. Cela peut se passer un beau jour au réveil, ou quand une fatigue inexpliquée vous submerge, ou au détour d’une rue lorsque vous voyez par inadvertance dans le reflet d’une devanture votre silhouette, plus voûtée que vous ne l’imaginiez. Cela peut aussi vous être infligé par autrui. Les enfants sont les rois de la cruauté en ce domaine et vous relèguent sans aucune culpabilité dans le camp des has been. Il y a aussi les jeunes gens bien élevés qui, pensant faire leur devoir de civilité, vous expédient sans coup férir dans le camp des faibles qu’il faut protéger. Ainsi de ce jeune homme dans ce bus bondé qui m’a laissé sa place, ce qui a détruit pour la journée mon humeur primesautière. A contrario, je n’ai aucune envie d’oublier cette matinée où, marchant dans la rue et longeant un chantier, des ouvriers m’ont sifflée joyeusement. Il est vrai qu’ils me voyaient de dos et que je ne me suis pas retournée, n’empêche que je me suis sentie bêtement ragaillardie jusqu’à la fin du jour.



L’épreuve du miroir est toujours décisive. Encore faut-il avoir le courage, non de se regarder, mais de se voir. Combien de fantômes de visages superposons-nous sur celui que nous voyons en face de nous ? Il y a quelques mois, dans les toilettes d’une station-service où je me lavais les mains, j’ai vu quelqu’un en face de moi. Front ridé aux deux extrémités, plis accentués sur le côté droit de la bouche, grandes lunettes qui masquaient le contour des yeux. Je me suis dit que j’avais des points communs avec cette personne. Quand je me suis retournée, j’ai réalisé que je voyais l’autre que je suis devenue dans la glace. Je m’étais trompée de lunettes. Je voyais un peu flou.

Vieillir n’est-ce pas accepter de voir tout un peu flou, comme une brume assez légère qui voilerait un soupçon de réel ?



Jean-Luc Godard, dans Adieu au langage, journal de bord d’un homme à qui le réel échappe de plus en plus, ode à la liberté que donne l’âge de saborder toutes les convenances, poème rageur contre tout type de renoncement, cri d’amour pour la peinture, largue les amarres et invente, justement, un nouveau langage avec, comme viatique, cette phrase de Claude Monet au moment où il devient aveugle, lors de l’exécution de ses Nymphéas : « Ne pas peindre ce qu’on voit, puisqu’on ne voit rien, mais peindre ce qu’on ne voit pas. »

Ce sentiment qu’on est encore dans le réel mais de manière moins acérée, plus brouillonne, avoir à y penser alors qu’avant tout cela nous était donné comme une évidence, serait-ce cela vieillir ? Vieillir serait-il divorcer d’avec le monde ? En voyant moins clair, c’est tout l’équilibre entre le monde et moi qui se trouve modifié. Comment maintenir ouverte et battante cette porte qui mène vers la vieillesse ? Ne pas la refuser. Ne pas s’y habituer.

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