Les nouveaux esclavagistes
La traite des êtres humains s'est imposée depuis plusieurs années comme l'industrie criminelle à la croissance la plus fulgurante. L'économie clandestine qui l'alimente demeure pourtant largement méconnue et mal comprise, alors même qu'elle imprègne notre quotidien - des vêtements que nous portons aux salons de beauté que nous fréquentons, jusqu'aux fruits et légumes que nous consommons.
Avec À corps perdus, la journaliste d'investigation Barbie Latza Nadeau lève le voile sur ce réseau tentaculaire. Des côtes de la Méditerranée à celles de la Manche, de l'Ukraine à la Thaïlande, elle dissèque les rouages financiers de cette machine mondiale et explore ses versants les plus obscurs comme le commerce sexuel, l'exploitation domestique ou le trafic d'organes. Son enquête dépasse le portrait classique des criminels identifiés - passeurs, proxénètes et mafias - pour révéler les complicités institutionnelles qui permettent au système de prospérer : banques, maisons de couture et gouvernements préfèrent bien souvent fermer les yeux.
En racontant les histoires singulières de victimes et en invitant le lecteur à réfléchir à sa propre responsabilité, Barbie Latza Nadeau place l'humain au centre de son récit et nous rappelle que derrière ces parcours migratoires, on trouve des corps réduits à l'état de marchandises par une économie souterraine mais bien réelle, au coeur de notre mode de vie contemporain. Un document inédit et bouleversant.
Extrait
Une brève histoire de la traite des êtres humains
Les victimes de la traite des êtres humains ne sont pas toujours reconnaissables, et ce même pour celles et ceux qui essayent de les aider. Elles se manifestent rarement d’elles-mêmes à leurs sauveteurs potentiels, entre autres raisons parce que les trafiquants les avertissent de faire preuve d’une grande méfiance à l’égard de celles et ceux qui prétendent les aider car ces derniers ont en vérité l’intention de leur imposer des sévices bien pires que les trafiquants. Une Nigériane trafiquée à des fins sexuelles que j’ai rencontrée en Italie m’a un jour raconté que son ravisseur lui montrait des coupures de presse relatant des viols d’enfants par des prêtres et même des nonnes afin de la dissuader d’accorder sa confiance à ces figures religieuses, qui, sinon, auraient peut-être pu lui venir en aide. Quand les nonnes l’ont abordée, elle a tout d’abord été terrorisée avant de finir par accepter leur aide. Le dilemme est facile à comprendre. Aussi mal que la victime soit traitée, son trafiquant a tout intérêt à se servir de tactiques destinées à ce que la victime ne fasse pas confiance aux étrangers.
Si les victimes de la traite viennent de toutes sortes de pays et de milieu, elles suivent toutefois souvent la même trajectoire :
– Tout d’abord, elles sont vulnérables, écrasées sous le poids de la pauvreté, en train de fuir la violence, ou bien incapables de trouver un emploi.
– Ensuite, elles sont pleines d’espoir, et croient souvent que le trafiquant est réellement un sauveur leur proposant une occasion unique.
– Enfin, au bout du compte, elles se font piéger, et perdent leur liberté au bénéfice des exploiteurs qui les possèdent.
Ce serait une erreur de croire que toutes les victimes de la traite sont désespérées ou bien faciles à tromper – les trafiquants les plus aguerris sont capables de recruter des victimes dans toutes les couches de la société. L’une des femmes les plus impressionnantes que j’ai jamais rencontrée s’appelle Blessing Okoedion, une survivante nigériane de la traite sexuelle dont j’ai fait la connaissance dans un refuge de Caserta, en Italie, où elle aidait une nonne appelée sœur Rita à arracher à la rue des filles ayant connu le même destin.
Blessing Okoedion était une informaticienne formée à l’université qui avait répondu à une offre d’emploi pour travailler dans un magasin d’informatique en Espagne. La prétendue entreprise avait organisé son vol jusqu’à Madrid ainsi que son passage de la frontière. Mais une fois arrivée, ses soi-disant employeurs lui ont confisqué ses papiers d’identité avant de lui expliquer qu’elle allait finalement partir en Italie. Contre sa volonté, elle a été emmenée à Castel Volturno par la Via Domitiana en Campanie. Elle a été frappée, violée, et forcée de travailler dans la rue. Elle a défié ses ravisseurs en demandant à ses clients de l’emmener au poste de police. L’un d’entre eux a fini par accepter, et elle a été secourue, a témoigné contre ses trafiquants, et créé sa propre ONG.
Quand elle était encore au Nigeria, Blessing Okoedion était consciente que certaines de ses compatriotes se retrouvaient contraintes de se prostituer en Europe. Malgré cela, elle est tombée dans le même piège, pour avoir simplement cru en la légitimité d’une embauche. Désormais, elle intervient dans de nombreux événements publics, participe à des programmes de sensibilisation au Nigeria, et voyage dans d’autres pays dans lesquels les jeunes femmes – et, de plus en plus, les jeunes hommes – sont victimes de la traite. Déshumaniser les victimes est l’un des outils les plus précieux dont disposent les trafiquants. Si une victime est poussée à croire que, d’une manière ou d’une autre, elle mérite les mauvais traitements qui lui sont infligés, elle deviendra plus facile à garder soumise et elle aura plus de mal à trouver ou même à accepter de l’aide. J’ai rencontré des femmes qui avaient été tellement rabaissées qu’elles ne croyaient même pas mériter d’être sauvées des réseaux de trafics sexuels. Elles étaient violées à répétition et passées à tabac, mais elles devaient encore trouver l’énergie d’aller chercher les clients. Si elles n’y parvenaient pas, elles étaient punies à la fin de la nuit par des violences psychologiques et de nouveaux viols collectifs.
Bien sûr, il y a des femmes et des hommes qui choisissent librement le travail du sexe, qui prennent soin de leur santé, mènent une vie normale quand elles et ils ne travaillent pas et conservent une part normale de leurs revenus. Les victimes du trafic sexuel sont celles et ceux qui sont privés de leur liberté, qui vivent hors la loi, dont la sécurité et la santé sont en permanence en danger, et qui ne voient pas ou quasiment pas la couleur de l’argent qu’ils ou elles gagnent.
Peu importe à quel point la victime est indigente : chaque personne forcée de se prostituer représente des dizaines de milliers de dollars pour le trafiquant qui la « possède ». La traite des êtres humains peut être extrêmement rentable. À l’été 2023, le parquet américain a découvert au cours d’une enquête sur le blanchiment d’argent un réseau de trafic sexuel extrêmement lucratif qui s’étendait depuis Boston jusqu’au nord de la Virginie. Deux citoyens américano-coréens, Han Lee, âgée de 41 ans, et Junmyung Lee, âgé de 30 ans, ainsi qu’un Américain appelé James Lee, 68 ans – aucun des trois n’ayant de liens familiaux –, ont été arrêtés pour la gestion d’une maison close haut de gamme qui, selon le ministère de la Justice des États-Unis, fournissait en travailleuses et travailleurs du sexe des hommes politiques, des hauts cadres de la tech et de l’industrie pharmaceutique, des avocats, des professeurs d’université et des hauts gradés de l’armée.
