Un violent désir de chaleur humaine
« Dégénérée », « Vas faire à bouffer connasse ! », « Vas t'occuper de ton gosse ! » , « T'es pas prête à ce qui va t'arriver », « Regarde ta coupe on dirait un balai à chiotte », « Meurs, t'es pas belle... », « Tu mérites de te faire égorger... »
« Le premier message est arrivé sur mon compte à 23h03. Je me suis dit, ça doit être une erreur. Je n'ai pas senti qu'à ce moment précis j'étais en train de devenir le point de rencontre entre les plus anciennes pulsions humaines, la peur, la haine, le meurtre, la cupidité, d'un côté, et la technologie la plus avant-gardiste de l'autre ».
Quelque chose dans notre civilisation s'est brisé. Il ne s'agit plus d'un malaise ni d'un combat entre le juste et l'injuste, le vrai et le faux, le bien et le mal, le réel et le numérique. Quelque chose de bien plus profond et d'enfoui a explosé à la faveur des réseaux sociaux : la haine, notre haine. On ne compte plus les messages violents, racistes, misogynes, homophobes, qui déferlent sur nos appareils. Et dans nos vies. À la légitime question, que faire ?, on pointe du doigt les objets, ce téléphone que l'on dit smart, ces réseaux que l'on dit sociaux. Mais si l'objet est en cause, est-il vraiment LA cause ? Regarder l'objet sans se regarder soi-même, c'est regarder le doigt sans regarder la lune. « La folie c'est de faire tout le temps la même chose et d'attendre un résultat différent », écrit Einstein. Sommes-nous prêts à vivre différemment ?
Tania de Montaigne, romancière, essayiste, nous livre ici une analyse implacable, mais aussi une méditation, pleine de talent, d'énergie, de propositions. À la morbidité ambiante Tania de Montaigne oppose une vitalité radicale.
Extrait
Le premier message est arrivé sur mon compte à 23 h 03, « Pour qui elle se prend ? ».
Je me suis dit, ça doit être une erreur.
01 h 05, « Va t’occuper de ton gosse ! ».
Je me suis dit, ce message n’est pas pour moi, c’est sûr, ça ne me concerne pas.
J’ai éteint la lumière, sereine.
04 h 30, « Va faire à bouffer connasse ! ».
06 h 44, « T’es vieille ».
08 h 56, « Chienne ! ».
J’ai cru que ce quelque chose n’était rien. Je n’ai pas pensé à regarder tout ce qui m’entourait. À noter les détails. Le temps qu’il faisait. Les sons. Les impressions. L’atmosphère. La couleur du ciel.
18 h 27, « Dégénérée ».
Je n’ai pas pensé que ce moment serait, à jamais, répertorié dans un avant qu’il ne me serait plus possible de retrouver.
20 h 02, « T’es pas prête à ce qui va t’arriver ».
Je n’ai pas senti qu’à ce moment précis j’étais en train de devenir le point de rencontre entre les plus anciennes pulsions humaines, la peur, la haine, le meurtre, l’avidité d’un côté, et la technologie la plus avant-gardiste de l’autre. Je n’ai pas vu que je me transformais en zone de contact entre le très ancien et l’absolument nouveau, entre l’archaïque et le moderne.
21 h 12, « J’espère que tu crèveras ! ».
J’ai pris ma place dans votre cortège mais je ne le sais pas encore.
22 h 58, « Meurs ! ».
Pour le moment je ne vous entends pas. Tout ce que vous pourriez me dire ne me parlerait pas. Foule infinie, disloquée, fragile, à vous aussi on a dit « Meurs ! ». Je suis l’une des vôtres.
