A son ombre

Auteur : Claude Askolovitch
Editeur : Grasset

« Valérie morte à peine, je dévorais Kathleen et la nuit respirais son sommeil. Valérie morte, je pleurais en cachette et sans pudeur, dans la rue, dans des spasmes et des sanglots. Valérie morte, j’ai regardé Kathleen comme personne avant elle et j’ai cru que sans elle je partirais aussi. Valérie vivante, je la regardais comme jamais personne. J’ai reçu Valérie en ne doutant de rien. J’ai saisi Kathleen après avoir perdu, j’étais nu désormais. »

Un homme perd sa femme et en aime très vite une autre, plus jeune que lui de vingt ans. Il brusque son passé, ses grands enfants, sa nouvelle compagne, leurs petits garçons et tous autour de lui. Il se rend fou d’aimer une morte et une vivante, il ne se pardonne pas de vivre et d’avoir tant trahi, mais ne sait pas s’en empêcher. Il se détruit socialement et au travail. Provocateur, sarcastique, éperdu et trahi à son tour. Il espère le châtiment qui le terrifie. Il finit par admettre. Après dix ans, il écrit.
Claude Askolovitch, dans ces pages où tout est vrai, tendre, épuisant, inoubliable, parle de la mémoire des draps, d’un nom que l’on murmure et des baisers qu’on envoie à un fantôme, des photos du passé et des premiers pas dans une vieille maison. Il songe à son père dont la présence formidable lui manque, et à sa mère qui raconte aux lycéens son enfance déportée. Il évoque un homme fourbu qui se love pour dormir contre le corps ferme d’une femme qui lui échappe. Il parle des enfants qui chantent qu’ils ont le plus vieux des papas.

20,90 €
Parution : Octobre 2020
320 pages
ISBN : 978-2-2468-5842-3
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Extrait

Vient demain la fête nationale, quand serai-je révélé ? Je sais ce que je vaux. Je paraderai, quelqu’un se lèvera. Il dira qui je suis et c’en sera fini. Je sortirai de scène défait et soulagé. On plaidera que je fus gentil, de bonnes intentions ; que je fus seulement lâche d’avoir tant accepté, j’imitai des péchés qui ne m’allaient pas ; que je pris ma part de larmes et parfois fis du bien de quelques paroles.
Cela fait dix ans que Valérie est morte ; elle était fière de moi et c’est plus triste encore si elle s’est trompée.
Qu’il est difficile de ne pas duper.
C’est demain la fête nationale. Me voilà, 13 juillet 2019, un homme gris et trop gros en mal de lui-même, dans le train de Bordeaux, correspondance pour Marmande, cela me laisse du temps. La même fièvre me vient à chaque solitude ; quand nul ne me regarde, je peux m’abandonner. Je mesure mes désastres et je nourris ma peur, elle est mon habitude. Je pense à mes femmes dont je ne guéris pas, l’absente qui m’accompagne et celle qui vit et partira. J’appréhende les châtiments mérités et devine les démons qui attendent leur heure. Je sais l’odeur de la perte et la panique de l’homme que l’on dépouille. Je la sens revenir. Je n’en laisse rien paraître. Je repousse la peur en évoquant mes visages aimés. J’avance dans ce sourire et je blague plus fort si je croise un ami, une connaissance, un témoin, un public. Je semble désormais un homme drôle et plaisant. Je suis ce que je montre, ou suis-je ce que je sais ?
On m’attend près de la Garonne dans un village nommé Couthures où ma profession débat. Je suis journaliste et m’intéresse aux autres quand je ne rumine pas. On s’intéresse à moi. C’est une étrangeté. Je vais intervenir dans des amphithéâtres de paille et de toile où sous l’égide du Monde, nous remuons nos scrupules et nos combats. L’époque s’égare dans les mensonges et le bruit mais nous gardons la vérité. Je masque encore la mienne. Avons-nous conscience, en ce temps ahuri, d’être bientôt défaits ?
J’espère le sort des vaincus estimables. Qu’on me laisse disparaître en noble compagnie.
On m’aborde au village. On connaît ici mon visage ou ma voix. Je suis les matins d’une radio aimable et le soir d’une télévision digne ; nous retardons les barbaries. On m’en remercie. J’ai appris à ne plus outrager ces gentillesses de rencontre. Je ne baisse plus les yeux ni ne ris bêtement, ni ne me détourne, cafard de fausse modestie. Je remercie à mon tour, je dis « c’est adorable », et le pense ; adorable mais indu, je ne mérite pas ça. Je salue et je claque des bises et je cherche Kathleen, puisqu’un jour elle ne m’attendra plus.
Qu’elle soit encore là est un bonheur, une peur sans fin.
Je suis un homme vieilli dont une femme est morte et qu’une autre quittera pour solde de tout compte, quand le moment viendra.

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