Né sous une bonne étoile

Auteur : Aurélie Valognes
Editeur : Lgf

Sans être vraiment fâché avec l'école, Gustave peine à y trouver sa place. En classe, il observe les oiseaux dans la cour, rêvasse, scrute les aiguilles de la pendule. Il aimerait bien rapporter des bonnes notes à sa mère au lieu des habituelles convocations du directeur. Pourtant, Gustave est travailleur. Il passe beaucoup de temps sur ses devoirs, mais les leçons ne rentrent pas. Certains enseignants commencent même à le prendre en grippe et à le croire fainéant. Et à force d'entendre qu'il est un cancre, Gustave finit par s'en convaincre. Jusqu'à ce qu'une rencontre vienne changer le cours des choses...

Un roman à la fois personnel et universel, et un grand cri d'amour pour ceux qui refusent d'enfermer les enfants dans des cases.

7,90 €
Parution : Mars 2021
Format: Poche
384 pages
ISBN : 978-2-2531-0047-8
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Extrait

La curiosité est un vilain défaut

De l’inconvénient d’être né deuxième, Gustave avait hérité du cartable de sa sœur. Élimé et de couleur incertaine – oscillant entre le bordeaux défraîchi et le marron poussiéreux –, il pesait lourd sur les épaules du frêle garçon en ce jour de rentrée en CP.
Devant la grille de l’école, il prit une grande inspiration. Gustave et l’école n’avaient jamais été fâchés, mais les choses sérieuses n’avaient, jusqu’alors, pas vraiment commencé.
Il n’aurait su dire si c’était à cause des recommandations infinies que lui distillait sa mère ou encore de la longue liste des enseignants à éviter que lui avait prodiguée sa sœur, mais il regrettait amèrement le bol de chocolat chaud avalé sous la contrainte. Déjà, en refermant la porte derrière lui ce matin-là, il avait eu comme un mauvais pressentiment. L’école était un jeu d’enfant, en théorie seulement.
Gustave Aubert était un garçon mince, au tempérament rêveur, et très discret. Il parlait peu, ne cherchait pas la compagnie des autres, et s’entendait surtout avec les animaux. Quelle que fût la situation, Gustave était d’accord. Il ne voulait contrarier personne, surtout pas sa mère. Il avait compris dès la maternelle, quand elle le réveillait chaque matin pour l’emmener en classe, qu’elle ferait preuve d’une plus grande ténacité que lui ; alors il s’était résigné.
Sa main fermement blottie dans celle de sa mère, Gustave passa pour la toute première fois le portail de l’école primaire, le cœur battant, et se dirigea vers l’attroupement au centre de la cour de récréation. Derrière eux suivait Joséphine, sa sœur aînée, affublée du sac à dos flambant neuf qu’elle avait habilement extorqué à leurs parents.
Cette première de la classe n’était pas inquiète à propos de sa rentrée en CM2. À l’inverse de Gustave, elle avait compté les jours qui la séparaient du retour à l’école – 58, précisément. Joséphine détestait les vacances, qu’elle considérait comme une perte de temps.
Agglutinés autour des panneaux d’affichage, parents et enfants cherchaient leurs noms sur les listes des différentes classes. Joséphine avait déjà repéré le sien et vint se faufiler devant tout le monde pour parcourir les listes des CP.
Lorsqu’elle se retourna en grimaçant, le ventre du petit garçon se serra à nouveau, comme pris entre deux pinces.
— T’as pas de bol, Gus-Gus, lâcha-t-elle. Monsieur Villette, une vraie teigne. Tu ne pouvais pas tomber sur pire.
— Joséphine, ton langage, voyons ! la rabroua sa mère, au moment précis où le Directeur passait entre elles, le regard sévère.
Gustave lui aurait bien rappelé qu’il ne voulait plus qu’on l’appelle Gus-Gus, conscient que le surnom de la souris de Cendrillon n’allait pas l’aider à se faire respecter dans la cour, mais le Directeur l’interrompit dans son élan, s’éclaircissant la gorge afin de demander un peu d’attention.
Il présenta les dix enseignants de son école et invita ensuite tous les CM1 et les CM2 à se ranger derrière leurs nouveaux maîtres. Joséphine obéit aussitôt, parvenant à échapper de justesse à l’embrassade maternelle. Cachée derrière son enseignante, elle arborait la mine déconfite d’une pré-ado à qui l’on impose encore de regagner la salle de classe, rangée deux par deux. On lui aurait demandé de tenir son camarade par la main qu’elle aurait dégainé un gel antibactériologique.
Les CE1 puis les CE2 disparurent à leur tour dans l’immense établissement aux fenêtres, aux couloirs, et aux deux étages absolument identiques. Gustave avait l’impression de se retrouver face à un labyrinthe qui avalait un à un les élèves ; il avait intérêt à ne pas perdre son professeur de vue car, compte tenu de son déplorable sens de l’orientation, il ne serait jamais capable de s’y retrouver dans un pareil dédale.
S’attardant sur la mine sévère de M. Villette, Gustave sentait ses intestins faire des nœuds de marin. Il chercha du regard les toilettes, les repérant près du préau, mais fut soudain tiré de sa rêverie par sa mère. Le professeur à moustache tournait déjà les talons, suivi par une vingtaine d’élèves alignés en rang d’oignons. Sans lui.
— Dépêche-toi, Gus-Gus. Sois bien sage aujourd’hui, lui rappela-t-elle en l’embrassant. Tu écoutes tout ce que ton professeur te dit. Je compte sur toi pour que tu n’aies pas la tête dans les nuages. D’accord ? Concentré ! C’est important de prendre un bon départ, car...
— ... on n’a qu’une chance de faire une bonne première impression... continua Gustave, habitué aux dictons maternels.
Gustave dodelina de la tête, prit son cartable comme on prend son courage, à deux mains, et redoubla d’efforts pour rejoindre les autres.
Il aurait eu envie de demander à sa mère de répéter les instructions qu’il n’avait pas vraiment écoutées, mais se retint : il savait qu’il fallait la rassurer. Pour celle-ci, rien n’était plus important que l’école, même si elle n’avait pas fait de grandes études et son père non plus. Il souhaitait la rendre heureuse et pourquoi pas, un jour, la rendre fière. Elle avait bien assez de soucis avec son travail parfois, avec sa sœur souvent, et avec son père tous les jours.
Gustave se défit de son cartable avec difficulté et accrocha son nouveau manteau à une patère branlante. Puis il pénétra dans la classe et remarqua un siège libre sur le côté gauche de la salle, au fond, près de la fenêtre, où il fut bien content que personne ne vienne s’asseoir à côté de lui.
Le maître commença par faire l’appel. « Aubert, Gustave » – comme toujours, il fut le premier à être appelé. Ça allait être long et ennuyeux d’attendre la fin des 26 noms. De son pupitre, il avait une vue imprenable sur ses camarades et sur son instituteur, qu’il inspecta des pieds à la tête, tout en s’efforçant de l’écouter religieusement.
Gustave avait une petite manie: il aimait trouver des ressemblances animales à chacun. Lorsqu’il dévisagea son nouvel enseignant, il pensa tout d’abord à un corbeau, puis se ravisa et opta pour un vautour chauve. Avec son cou maigre, son col de chemise blanc, ses rares cheveux gris, frisés et hirsutes sur l’arrière du crâne et ses joues creuses, son nez trônait tel un bec : il était affublé, à mi-parcours, de lunettes rondes à la monture en acier, et agrémenté d’une moustache bien nette, légèrement recourbée.
De toute évidence, M. Villette venait d’un autre temps. Il portait une veste en tweed négligemment posée sur les épaules, laissant deviner de fines bretelles, quant à son cartable en cuir complètement décati, il avait dû l’accompagner depuis ses premières heures d’enseignement, voire ses dernières heures d’étudiant.
Émile Villette enseignait à l’école primaire Jules-Ferry depuis plus de trente-cinq ans. Comme une horloge et sans aucune fantaisie, tous les jours il entrait, s’asseyait, dénouait son bracelet-montre et disposait, avec une rigueur militaire, l’intégralité de sa trousse sur son bureau.

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