Vivre avec nos morts: Petit traité de consolation

Auteur : Delphine Horvilleur
Editeur : Le Livre de Poche

Un rabbin est confronté chaque jour au mystère de la mort. Pour accompagner les mourants et réconforter les endeuillés, il tente de transmuer l’inéluctable, d’y trouver du sens : « Je me tiens aux côtés de femmes et d'hommes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits », écrit Delphine Horvilleur. Ce livre de consolation tresse étroitement trois fils – le conte, l'exégèse et la confession : la narration d'une existence interrompue, la manière de donner une signification à cette mort à travers les textes de la tradition, et l'évocation d'une blessure intime ou la remémoration d'un souvenir enfoui. Les textes sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les défunts, et « le rôle d'un conteur est de se tenir à la porte pour s'assurer qu'elle reste ouverte », nous invitant ainsi à faire la paix avec nos disparus et avec notre propre histoire.

7,40 €
Parution : Septembre 2022
Format: Poche
216 pages
ISBN : 978-2-2531-0482-7
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Extrait

Juste avant le début d’une cérémonie au cimetière, mon téléphone sonne.
Je décroche : « Impossible de te parler maintenant. Je te rappelle juste après l’enterrement... »
La scène s’est si souvent répétée que mes amis ont fini par la tourner en dérision. Souvent, lorsqu’ils m’appellent, ils me demandent en plaisantant qui est mort aujourd’hui, et comment va la vie au cimetière. Ma fréquentation assidue de ce lieu où bien des gens ne vont jamais ou presque me vaut régulièrement de passer un interrogatoire : « Ça ne te fait rien d’approcher de si près la mort ? N’est-ce pas trop dur d’être si souvent aux côtés des endeuillés ? »
Depuis des années, j’esquive, en alternant les réponses de façon aléatoire: «Non, non, ça va, on s’habitue » – « Si, si, c’est terrible, le temps n’y change rien» – «En fait, ça dépend des jours et des situations» – «Bonne question, je vous remercie de me l’avoir posée »...
En vérité, je n’en sais rien. J’ignore l’effet que la mort a sur les vivants qui l’approchent ou l’accompagnent. Je serais incapable de dire l’influence qu’elle a sur moi, ne sachant pas quelle femme j’aurais été si j’avais pris soin de m’en tenir éloignée.
En revanche, je sais qu’avec le temps, j’ai adopté quelques rites ou habitudes que certains appelleraient des gestes conjuratoires ou des troubles obsessionnels compulsifs, qui m’aident de façon très arbitraire à limiter sa place dans mon existence.
De retour du cimetière, j’ai par exemple pour tradition de ne jamais rentrer directement chez moi. Après une inhumation, je m’impose toujours un détour par un café, un magasin, peu importe. Je crée un sas symbolique entre la mort et ma maison. Pas question de la ramener chez moi. Il me faut à tout prix la semer, la laisser ailleurs, près d’une tasse de café, dans un musée ou une cabine d’essayage, et m’assurer ainsi qu’elle perde ma trace et ne trouve surtout pas mon adresse.
Dans la tradition juive, mille récits racontent que la mort peut vous suivre, mais qu’il existe des moyens de l’envoyer promener, et faire en sorte qu’elle n’arrive pas à vous pister. De nombreuses légendes la mettent en scène, sous les traits d’un ange, qui visite nos maisons et se promène dans nos villes.

Ce personnage a même un nom, Azraël, l’ange de la mort. On raconte qu’une épée à la main, il rôderait dans les parages de ceux qu’il est venu frapper. Ce ne sont que des récits superstitieux mais ils donnent lieu à des pratiques originales. Par exemple, dans de nombreuses familles juives, lorsque quelqu’un tombe malade, on lui attribue un autre prénom. Son identité est changée, afin d’induire en erreur l’être surnaturel qui aurait la mauvaise idée de venir le chercher. Imaginez que l’ange de la mort sonne à votre porte pour réclamer la vie d’un certain Moshé, vous pourrez alors tranquillement lui répondre : « Désolé, aucun Moshé n’habite ici. Vous êtes chez Salomon.» Et l’ange, penaud, pourra s’excuser de vous avoir dérangé, faire demi-tour et s’éloigner.
Le stratagème prête à rire, mais il énonce une vérité subtile. Le propre de l’humanité est de croire qu’elle peut garder la mort à distance, créer des barrages et des récits, manigancer pour la tenir éloignée, ou se persuader que des rites ou des mots lui confèrent ce pouvoir.
La modernité, la médecine et ses plateaux techniques ont développé leurs propres méthodes. L’ange de la mort est, de nos jours, bel et bien tenu à distance de nos maisons, et il est invité à se présenter, de préférence aux heures de fermeture au public, dans les hôpitaux, les cliniques, les EHPAD ou les services des soins palliatifs. On considère qu’il n’a plus rien à faire chez nous. De moins en moins de gens meurent à la maison, comme pour protéger les vivants d’une morbidité qui n’aurait rien à y faire.
Je pense souvent à cette répartition des espaces, surtout quand je marche dans Paris et que je découvre des plaques sur les façades des vieux immeubles. Ici est mort Untel, c’est là qu’est décédée telle ou telle personnalité. Il est rare aujourd’hui que l’on sache s’il y a un mourant dans l’immeuble où l’on vit, et l’on évite soigneusement de penser à tous ceux qui se sont sans doute éteints un jour dans nos chambres à coucher. La mort a ses domaines réservés et l’on pense, en délimitant son territoire, la contraindre à se replier.
Mais parfois l’histoire, en ses imprévisibles scénarios, nous rappelle combien, malgré tous nos récits et nos tours de passe-passe, notre pouvoir est limité.
En 2020, à travers le monde, l’ange de la mort a décidé de nous visiter un peu partout, de frapper à la porte de chaque continent. À l’heure où j’écris ces lignes, il ne semble pas prêt à se laisser éconduire. Certes, c’est encore à l’hôpital et dans les services de réanimation, loin de nos maisons, que la mort frappe le plus souvent les malades du Covid, mais elle signale à l’humanité qu’elle a tout pouvoir de s’immiscer dans nos vies. Soudain la peur qu’elle touche un proche, qu’elle infiltre notre territoire est palpable. L’ange que nous voulions éloigner exige qu’on lui fasse de la place dans nos existences et dans nos sociétés. Il connaît notre nom, notre adresse, et ne se laissera pas tromper.

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