Là où le bonheur se respire

Auteur : Sophie Tal Men
Editeur : Le Livre de Poche

Pour Lily, apprentie parfumeuse, les parfums subliment la vie : ils nous construisent, nous éveillent et nous guident. Aussi, quand sa petite sœur Clarisse est hospitalisée à la suite d’une grave chute de cheval, Lily fait tout pour stimuler ses sens et lui redonner le goût de vivre. Son plan : retourner sur l’île d’Ouessant, berceau de leur enfance, à la recherche des odeurs chères à Clarisse. À l’hôpital, seul Evann, externe en médecine, soutient son projet fou, achevant de nouer entre eux un lien qui commençait déjà à se tisser. Au fil du temps, les deux complices comprendront que c’est leurs âmes blessées qu’ils cherchent à soigner, car prendre soin des autres, c’est aussi prendre soin de soi.

Dans ce nouveau roman, inspiré de son quotidien à l’hôpital comme dans Les Yeux couleur de pluie ou Va où le vent te berce, Sophie Tal Men explore avec passion l’univers des parfums et nous fait prendre le large avec une bouleversante histoire d’amour et de résilience qui nous fait du bien.

7,90 €
Parution : Mars 2022
Format: Poche
304 pages
ISBN : 978-2-2531-0673-9
Fiche consultée 65 fois

Extrait

Le rideau de plumes
Le jour se levait à peine sur l’île d’Ouessant, dans le village le plus à l’ouest de la France, et une brume bleutée gommait le paysage. Clarisse profitait de ces longues journées de juin pour faire galoper son cheval avant de partir travailler. Dès qu’elle entrait dans l’écurie attenante à la maison, la jeune femme opérait le même rituel. Paume vers le haut, elle attendait que Sambello dépose son nez sur sa main et respire son odeur à pleins naseaux. C’était leur façon de se dire bonjour. Une fois passée la surprise des retrouvailles, Sambello reculait et donnait un petit coup de tête vers le haut. Un signe que la cavalière avait appris à décrypter. Elle s’appliquait alors à chasser les mouches agglutinées autour de ses yeux en balayant ses mains comme un éventail puis à le gratouiller aux endroits délicats: à l’arrière des oreilles, sous le menton et dans le pli du jarret. Ce jour-là, avant de l’enfourcher, Clarisse s’amusa à tresser sa crinière. Dix jolies nattes qui pendaient le long de son encolure. Elle aurait pu passer des heures à le brosser, à le câliner mais le travail l’attendait à chaque coin de l’île. La chaudière du père Maurice à changer, la fuite sous l’évier de Nadine Calloch et cette douche à l’italienne à installer chez la vieille Gilberte Malgorn qui, depuis son AVC, ne pouvait plus enjamber sa baignoire. À la pause-déjeuner, elle préviendrait sa mère de ne pas l’attendre pour manger et s’inviterait chez Hugo. Ils descendraient à la cale de Yusin et s’assoiraient dans l’herbe pour partager un sandwich. Et peut-être même un baiser s’ils avaient encore faim.
Clarisse ne le vit pas arriver. Le chien. Face au phare du Créac’h encore grignoté par les nuages, l’étalon blanc fendait les herbes hautes balayées par le vent ; et sa cavalière, perchée au-dessus de lui, donnait l’impression de flotter dans les airs. Clarisse ne pensait à rien d’autre qu’à l’instant présent. Y avait-il plus bel endroit au monde? Plus magique comme moment? Ce corps-à-corps avec son cheval, cette connexion qui l’incitait à écouter sa respiration, les battements de son cœur. À se laisser bercer par son pas léger, son petit trot cadencé puis à s’envoler avec lui – plus haut, plus vite – dans un galop aérien qui dépassait les lois de la pesanteur. Robe noire, museau fin pointé vers la mer, le chien jaillit des herbes et bondit vers eux comme s’il sautait un obstacle. Lui ne fut pas effrayé. Le genre d’animal qui ne prend pas la peine de tourner la tête, qui trace droit devant, vers sa proie. Une mouette en l’occurrence. Ridiculement petite et insignifiante. Si Clarisse avait eu le temps d’analyser la situation, elle l’aurait trouvé bien absurde cet enchaînement de circonstances. Un croisement d’événements inconséquents qui – au final – s’avérait lourd de conséquences. Si cette mouette intrépide ne s’était pas aventurée loin du rivage. Si elle n’était pas venue narguer le chasseur. Si elle avait décidé de voler quelques secondes de plus. Si Clarisse avait fait ralentir son cheval. Une histoire de timing, de rythme, de flux incontrôlable. De fatalité. Surpris, l’animal se cabra soudainement et hennit en implorant les nuages. Ses tresses se dressèrent comme un rideau de plumes. Les doigts de Clarisse lâchèrent la bride. Son corps vola dans les airs. Elle n’eut pas le temps de crier.

Informations sur le livre