Elisabeth Lima
Des flans aux anchois, une épaule d'agneau et un entremets nougat-basilic sont au menu quand Livia et Domenic, une écrivaine et un éditeur, reçoivent à déjeuner leur ami Camille, traducteur de poésie polonaise. Mais l'humeur est maussade en ce lendemain de remise de prix littéraire. Car pour une fois, ils estiment que le livre récompensé ne valait pas tant d'honneurs. C'est alors que surgit une idée dans l'esprit de Do : écrire ensemble un best-seller. Peu à peu, les trois convives se prennent au jeu, commencent à imaginer des personnages, une intrigue... Et décident de dissimuler leurs identités sous un pseudonyme.
Débute alors l'écriture d'un roman à six mains, qui va devenir bien plus qu'un simple divertissement. Bientôt, le pari d'un déjeuner arrosé se transforme en une aventure qui aura des répercussions inattendues pour chacun des auteurs clandestins.
Porté par une étourdissante verve narrative, Elisabeth Lima nous fait pénétrer dans l'atelier de fabrication des romans, et nous raconte l'histoire à la fois drôle et émouvante de trois amis à la croisée des chemins.
Extrait
Elle soupira, puis, comme en conclusion de ses pensées, dit à Do :
— Je ne serai jamais capable d’écrire un livre qui fasse plaisir aux gens. Je ne comprends pas ce qu’ils aiment.
— Bien sûr que si ! dit Do. Bien sûr que tu le comprends. Tous les trois ici, on le comprend. Comprendre, ce n’est pas grand-chose. Pouvoir, même, ce n’est pas sorcier. Ce qui est plus dur, c’est de vouloir. Nous trois, si on voulait, on pourrait pondre un best-seller. On le pourrait. Rien de plus simple !
— Ah tu crois ça, toi ? rétorqua Liv.
Comme pour le prendre à témoin de la forfanterie de Do, elle adressa à Camille une oeillade ironique. — Évidemment ! continua Do, le cigarillo aux lèvres – la fumée lui arriva dans l’oeil, il plissa les paupières. Ce n’est qu’individuellement que ça bloque. Mais si on unissait nos forces…
Liv se resservit du café et regarda son compagnon sans conviction, méfiante, tournant ostensiblement les commissures de ses lèvres vers le bas, comme un chat aplatirait soudain ses oreilles. Mais Do devenait éloquent :
— Ma chérie, il y a une chose que tu ne rates jamais, c’est les personnages. Tes personnages existent, ils vivent. C’est comme ça. On a envie de passer du temps avec eux. On les aime. Tes dialogues aussi, tes dialogues sonnent juste, on les entend, tu sais faire ça magnifiquement. Mais par contre, excuse-moi, tu es assez nulle pour ce qui est des métaphores. Il faut des métaphores, et toi, tu ne sais pas le faire. Tu n’aimes pas ça. Et puis, tes descriptions sont presque toujours bâclées. Bâclées, mais en même temps, elles manquent de dynamisme. Elles sont à la fois trop courtes et trop vagues. Enfin bon, on sent bien que ça t’emmerde.
À l’expression à la fois amusée et lasse de Liv, Camille devina que ces choses lui avaient déjà été dites ; elles n’entraînaient plus ni protestations ni commentaires. Do avait posé son cigarillo au bord du cendrier pour caresser les poils de sa courte barbe, et il regardait maintenant plus loin, plus haut, vers le grand globe laiteux accroché au plafond.
— Mais si je m’occupais, moi, des descriptions… de l’édition… alors là, par contre… Sans compter que… Pour les métaphores… pour élever le machin… Si on s’y mettait ensemble, toi, moi et Camille, quel livre on ferait !
— Je ne vois pas très bien ce que je pourrais apporter, observa Camille avec modestie.
— La poésie polonaise ! s’écria Liv.
Elle semblait avoir soudain rejoint en pensée l’idée naissante de Do et son exaltation les surprit tous, à commencer par elle-même. Un accès d’enthousiasme les serra ensemble quelques secondes. Ils retinrent leur souffle. Puis la tension retomba et ils firent tous trois semblant que rien ne s’était passé. Camille avait les joues en feu.
— Mais la poésie polonaise ne peut pas s’insérer dans autre chose. Excuse-moi, Liv, ce serait comme de mettre… je ne sais pas… de la choucroute dans la pêche Melba. Ça ne va avec rien d’autre.
— Ça va avec la musique. Toutes ces mélodies…
— C’est vrai, admit Camille, déstabilisé. Mais ça ne change rien au fait que je ne pourrais pas servir à grand-chose… Je ne suis pas un poète, je ne suis qu’un traducteur.
— Vraiment ? interrogea Do d’un air malicieux. Tu ne t’estimes pas poète… rien qu’un peu ?
— D’une certaine façon, si. Seulement d’une certaine façon. J’ai besoin du texte des autres.
— Ah ben et nous, alors ? intervint Liv. On est des autres comme les autres…
