La Hideuse

Auteur : Reine Bellivier
Editeur : Bourgois

À la fin des années 1950, dans un bourg des Deux-Sèvres, Marguerite, mariée et mère de trois enfants, quitte le domicile familial et disparaît sans un mot. Des années plus tard, sa fille enquête pour comprendre les raisons et les circonstances de cet événement qui a marqué sa vie. De la vérité, elle n'a que les bribes qu'on a bien voulu lui confier. Certes, il y aurait eu un autre homme, plus aisé que son père, que sa mère aurait rejoint sur la côte. Mais est-ce bien seulement cela, son histoire ? Et comment vivre libre après avoir tout abandonné ? À partir d'indices littéraires - de Virginia Woolf à Emil Ferris -, de journaux intimes et de ses propres souvenirs, la narratrice se plonge dans la condition féminine de l'après-guerre pour retracer l'histoire de Marguerite. Au fur et à mesure, émerge une figure de femme et de mère à l'identité complexe, tour à tour sombre et lumineuse. Une femme dont les rêves, plus vastes que l'horizon étroit de son foyer et de son milieu social, ouvriront à sa fille de nouvelles voies. Reine Bellivier livre un premier roman poignant sous la forme d'une enquête, qui révèle combien le désir impétueux de liberté peut bouleverser des vies en apparence minuscules.

20,00 €
Parution : Août 2025
192 pages
ISBN : 978-2-2670-5535-1
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Extrait

« Tu t’éveilles à la pensée des semis. Le jour lèche les volets. Tu ouvres grand les deux battants qui claquent, faisant surgir le soleil comme un phare dans l’axe de la fenêtre. Le pré accroche encore la brume, mais le bleu est déjà en place, avec le jaune, les moucherons, les perles aux fils de la Vierge, et tu laisses entrer tout cela derrière toi dans la chambre que tu quittes. Tu mets vite l’eau à chauffer, pressée d’aller à l’appentis voir l’oeuvre de la nuit, quand voilà un heurt au portillon. Surgit une silhouette inattendue, autant que l’est ton premier mouvement, non de joie mais de contrariété. Le Premier entre dans la cour en soldat chiffonné. Tu lui renvoies son sourire et te jettes à son cou où tu restes longuement, la tête vide, reniflant l’odeur de métal et de tabac sur la toile rêche où repose ta joue. Tu es surprise de le trouver fin entre tes bras. Il n’est pas surpris de te trouver la taille arrondie. Je ne sais pas combien de temps duraient les permissions du service militaire, quelques jours mis à profit pour faire le tour de la maison, agrandir le potager, reclouer un piquet de la barrière. Tu as posé en souriant le flacon d’eau de Cologne qu’il t’a offert sur l’étagère. Tu sors de la chambre, où tu viens de passer une robe claire, en prenant un air dégagé. Tu t’affaires devant l’évier pour dissimuler ta coquetterie et le plaisir que te donne son regard sur toi. Tu es sa belle petite femme et tu portes votre enfant. C’est doux et irritant. Chacun joue son jeu et s’en réjouit. Il étanche un peu de sa soif à ton corsage et dans ton cou, tu te glisses le soir dans un lit déjà chaud que les chimères ont fui. Pourtant, après quelques jours, tu te raidis en entendant la porte de l’appentis grincer derrière toi alors que tu observes, accoudée à l’établi, les progrès millimétriques de tes citrouilles. La plupart d’entre elles ont l’impertinence de leurs trois centimètres de haut, bien plantées sur leur pied charnu flanqué de deux prototypes de feuilles rondes. Tu t’agaces du fait qu’il te cherche jusqu’ici mais qu’alors il n’ait pas un regard pour tes plantations. Il t’attire à lui et t’entraîne vers la chaleur du petit déjeuner. Jour après jour, tu remarques un peu plus ses bottes au milieu du passage, son barda sur ta chaise longue. Après manger, tu as hâte qu’il porte l’assiette à ses lèvres pour boire le vin versé sur son fond de soupe, qu’il replie la lame de son couteau sur sa cuisse et le fourre dans sa poche. Quand il repart enfin, tu es soulagée un instant puis tu vacilles au bord du vide. Tu dois y contempler l’ennui terrible qui peut te guetter au crépuscule, quand un dégoût profond monte de la solitude et du silence avant de refluer. À chaque fois qu’il revient, tu retrouves ce sentiment de voir ton univers se resserrer et penses aux renards qui se rongent la patte quand ils sont pris au piège. Puis il repart vers son train, ses camarades, ses prisonniers. La tête te tourne quand les graviers de la cour redeviennent silencieux et que les vrombissements des gros papillons aux ailes courtes – des sphinx colibri ! – envahissent la fin de journée. Je sais que tu aurais pu vivre cent ans encore avant d’épuiser cette existence solitaire, ton chef-d’oeuvre en cours, ton potager et l’élaboration de ton plan. »

Informations sur le livre