Addiction au crime

Lieutenant Eve Dallas, Tome 31
Auteur : Nora Roberts
Editeur : J'ai lu

Le lieutenant Dallas doit résoudre un nouvel homicide : Jamal Houston a été tué dans sa limousine, la gorge transpercée d’une arbalète. Pourquoi a-t-on tué ce père de famille sans histoire, associé dans une société de transport de luxe? De toute évidence, le mode opératoire a son importance. Sur la piste du tueur, Eve va rencontrer autant d’embûches que de personnages insolites, protagonistes d’un jeu effroyable dans lequel les vies humaines sont des pions qu’on manipule et qu’on abat...

Traduction : Sophie Dalle
7,80 €
Parution : Février 2020
Format: Poche
416 pages
ISBN : 978-2-2902-2498-4
Fiche consultée 34 fois

Extrait

La route était meurtrière, à peine plus large qu’un ruisseau, et aussi sinueuse qu’un cobra entre des buissons croulant sous d’étranges fleurs évoquant des gouttes de sang.
Elle dut se rappeler que l’idée de ce voyage venait d’elle – ah ! l’amour, un autre meurtrier –, mais comment aurait-elle pu deviner que parcourir l’ouest de l’Irlande signifiait mettre sa vie en péril à chaque virage ?
« L’Irlande rurale », songea-t-elle en retenant son souffle tandis qu’ils abordaient un nouveau tournant du Voyage de la Mort. Un paysage parsemé de villes minuscules où les vaches étaient sûrement plus nombreuses que les habitants. Et les moutons plus nombreux que les vaches.
« Pourquoi personne ne semble-t-il s’en soucier ? » s’interrogea-t-elle. Ne se demandait-on pas ce qui arriverait si des armées d’animaux s’unissaient pour se révolter ?
Quand la Route Assassine s’échappa enfin des fourrés écarlates, le monde s’ouvrit sur un horizon de prés et de collines d’un vert lumineux sur un fond de ciel encombré de nuages qui semblaient hésiter entre la pluie et l’immobilisme. Et partout, des vaches, des moutons.
Sans doute en train d’échafauder une stratégie guerrière.
Elle en avait vu autour de toutes ces ruines étranges – et, oui, d’accord, plutôt impressionnantes. Des tonnes de pierres qui avaient dû être des châteaux ou des forts. Le lieu idéal pour les armées d’animaux de ferme complotant une rébellion.
Certes, c’était beau, concéda-t-elle, mais ce n’était pas naturel. Ou plutôt, ça l’était trop. Oui, c’était ça le problème : trop de nature, trop d’espace.
Elle avait même vu des vêtements accrochés à des cordes à linge comme des prisonniers exécutés. Pour l’amour du ciel ! On était en 2060 ! À l’ère des cabines de séchage !
Et justement – oui, justement –, où était passée la circulation aérienne ? Elle n’avait aperçu qu’une poignée d’aérotrams et pas un seul dirigeable publicitaire !
Pas de métro, pas de glissa-gril, pas de touristes poursuivis par des détrousseurs, pas de maxibus, pas de chauffeurs jurant au volant de leur Rapid Taxi.
New York lui manquait terriblement.
Le comble, c’était qu’ici, pour des raisons aussi cruelles qu’inexplicables, on s’obstinait à rouler du mauvais côté de la chaussée.
Pourquoi ?
Elle était flic, elle avait juré de protéger et de servir, elle pouvait difficilement conduire sur ces routes dangereuses où elle risquait de renverser des civils innocents. Sans compter quelques animaux de ferme.
Atteindraient-ils leur destination et, si oui, y arriveraient-ils en un seul morceau ?
Elle ferait peut-être mieux de lancer un calcul de probabilités.
La route se rétrécit de nouveau et le lieutenant Eve Dallas, vétéran de la Criminelle, chasseuse de psychopathes et de serial killers, ravala un cri tandis que son côté du véhicule frôlait les feuillages.
Son mari depuis deux ans (c’était à l’occasion de cet anniversaire qu’elle avait suggéré cette étape de leur voyage) lui tapota la cuisse.
— Du calme, lieutenant.
— Regarde devant toi ! Concentre-toi sur la route. Sauf que ce n’est pas une route, c’est un sentier. Qu’est-ce que c’est que ces buissons et que font-ils là ?
— Ce sont des fuchsias. Superbes, non ?
Ils lui faisaient penser à des éclaboussures de sang, résultat d’un massacre commis par un bataillon... d’animaux de ferme.
— On devrait les éloigner de la route.
— Je suppose qu’ils étaient là avant.
La voix de Connors était teintée d’un accent irlandais
nettement plus séduisant que le paysage.
Elle l’observa à la dérobée. Il semblait heureux.
Détendu, joyeux, parfaitement à l’aise en blouson de cuir léger et tee-shirt, ses cheveux noirs dégageant son visage (magnifique) et ses yeux d’un bleu à vous faire battre le cœur.
Elle se rappela qu’ils avaient failli mourir ensemble quelques semaines auparavant et qu’il avait été grièvement blessé. L’espace d’un instant, elle avait cru... Jamais elle n’oublierait ce moment tragique où elle avait cru l’avoir perdu pour toujours.
Mais il était là, vivant, entier. Aussi lui pardonnerait-elle de s’amuser à ses dépens.
Peut-être.
D’ailleurs, tout était sa faute. C’était elle qui avait proposé de passer une partie de leurs vacances ici afin qu’il puisse rendre visite à la famille qu’il avait retrouvée depuis peu. Après tout, elle était déjà venue.
En jet-copter.
Comme il ralentissait aux abords de ce que l’on pouvait sans doute appeler une ville, elle retrouva une respiration à peu près normale.
— Nous y sommes presque, annonça son mari. Voici Tulla. La ferme de Sinead n’est plus qu’à quelques kilomètres.
Ouf ! Elle s’obligea à se calmer et passa la main dans ses cheveux châtain clair.
— Regarde ! Le soleil apparaît !
Elle examina le piètre rayon qui s’immisçait péniblement entre les nuages.
— Incroyable ! s’écria-t-elle. La lumière m’aveugle !
Connors éclata de rire et lissa les cheveux qu’elle venait d’ébouriffer.
— Nous sommes dépaysés, lieutenant. Cela nous fait du bien d’échapper à la norme de temps en temps.
Elle connaissait sa norme. La mort, les enquêtes, la folie d’une métropole qui préférait courir plutôt que marcher, les odeurs du commissariat, le stress et le poids des responsabilités.
Certains de ces aspects étaient devenus la norme de Connors ces deux dernières années. Il jonglait entre eux et ses propres activités consistant à acheter, à vendre, à posséder et à créer pratiquement toutes les entreprises de l’univers.
Comme elle, il avait démarré tout en bas de l’échelle. Rat des rues de Dublin, pickpocket, arnaqueur, il avait survécu aux violences d’un père brutal et meurtrier. Sa mère, qu’il n’avait jamais connue, n’avait pas eu cette chance.
Parti de rien, il avait bâti un empire – sans forcément respecter la loi.
Flic jusqu’au bout des ongles, Eve était tombée amoureuse de lui malgré ces zones d’ombre – ou peut-être à cause d’elles. Mais ni l’un ni l’autre n’avait soupçonné l’existence de cette autre famille, celle qui vivait dans une ferme à la lisière de Tulla.
— On aurait pu venir en hélicoptère depuis l’hôtel, marmonna-t-elle.
— J’aime conduire.
— Justement, c’est ce qui m’inquiète.
— Nous prendrons la navette pour Florence.
— J’accepte sans discuter.
— Et nous dînerons aux chandelles dans notre suite,
promit-il en la gratifiant d’un sourire désinvolte. La meilleure pizza de la ville.
— Enfin une bonne nouvelle !
— C’était important à leurs yeux que nous venions ensemble passer ces quelques jours parmi eux.
— Je les aime bien, répondit-elle. Sinead et les autres. Les vacances, c’est merveilleux. Il faut simplement que j’oublie le boulot. Que font les gens, ici ?
— Ils exploitent leurs terres, tiennent des commerces, s’occupent de leur maison et de leurs proches, fréquentent le pub et s’investissent dans la vie de leur village. Simplicité ne rime pas nécessairement avec frustration.
Elle ricana.
— Tu deviendrais fou dans ce pays.
— Au bout d’une semaine, oui. Nous sommes des
créatures urbaines, toi et moi, mais je sais aussi apprécier ceux qui vivent ainsi, qui valorisent et soutiennent leur communauté. Comhar, dit-on dans ma langue. C’est une attitude particulière aux comtés de l’ouest.
À présent, ils apercevaient des bois au-delà des champs divisés par de petits murets de pierres.
Elle reconnut la maison dès que Connors bifurqua. À la fois négligée et coquette avec son jardin empli de fleurs. Si les bâtiments avaient une aura, celui-ci évoquerait la quiétude.
La mère de Connors avait grandi ici avant de s’enfuir pour Dublin. Là-bas, jeune, naïve et confiante, elle s’était éprise de Patrick Connors et lui avait donné un fils. Elle était morte en essayant de le sauver.
Aujourd’hui, sa sœur jumelle entretenait la propriété familiale avec l’homme qu’elle avait épousé, leurs enfants, leurs frères et sœurs et leurs parents. Le clan tout entier semblait avoir pris racine dans la verdure.

Informations sur le livre