Les dédicaces

Auteur : Cyril Massarotto
Editeur : J'ai lu

De Claire, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle vit à Paris et collectionne les livres dédicacés. Son plus grand plaisir est d’écumer les librairies à la recherche de ces trésors uniques et précieux.
Chez un bouquiniste, elle tombe sur un spécimen qui l’intrigue. L’auteur, Frédéric Hermelage, laisse son numéro de téléphone à une certaine Salomé, assorti d’un compliment outrancier. Seulement, à la lecture, le roman est à l’opposé de la dédicace. Subtil, élégant. Comment expliquer un tel contraste ?
De librairies en Salons du livre, Claire se lance sur les traces de cet écrivain discret, jusqu’à franchir les règles de la fiction.

7,20 €
Parution : Avril 2022
Format: Poche
288 pages
ISBN : 978-2-2902-5285-7
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Extrait

Je n’ai jamais compris que l’on puisse se séparer d’un livre dédicacé. Pour moi cela a toujours tenu de l’hérésie ; et cette fois c’est pire que tout. Comment un exemplaire de Si c’est un homme de Primo Levi, portant la dédicace « Pour Louis, j’espère que tu comprendras, Ton père», peut-il se retrouver sur les rayonnages bancals d’un bouquiniste des quais de Seine? Comment et surtout, pourquoi ? Car je peux bien envisager, évidemment, l’existence d’une brouille entre un père et son fils, cette brouille je la sais fréquente et parfois même nécessaire ; mais le livre dédicacé, lui, n’est pour rien dans ces histoires de famille. Ce qui compte ici n’est pas ce que le père a pu dire ou faire de critiquable ou fâcheux en tant que parent, non, ce qui importe c’est ce qu’il a voulu transmettre, c’est l’offrande du livre, le don du travail d’un auteur, d’un artiste, la perpétuation de son message. Surtout ce livre-là !
Enfin, Louis, fils de Ton père, qui es-tu pour te débarrasser d’un si beau témoignage, à ce point important, de quel droit ? Qu’as-tu donc fait de ce cadeau, l’as-tu donné, l’as-tu vendu, pire, l’as-tu jeté ? À moins que tu ne sois mort, auquel cas tu es tout excusé – contrairement à tes héritiers qui s’en seront débarrassés sans vergogne, pour mieux vendre ton appartement préalablement home stagé. Inexcusable ; car tout de même, ce qui rend sacré un livre, c’est sa dédicace !
Sans dédicace, le livre n’est qu’un amas de pages sur lequel peut éventuellement être imprimé un texte intéressant – en de très rares cas, même, important. Certains décident d’acheter un livre après en avoir entendu une bonne critique, ou du moins, une critique qui donne envie (de plus en plus souvent, l’un n’implique pas l’autre) ; d’autres sont convaincus par le texte de quatrième de couverture, qu’ils jugent efficace ou bien écrit – ce qui au fond est aberrant car tout le monde sait que ce n’est pas l’auteur qui écrit ce texte mais l’éditeur, acheter un roman pour sa quatrième équivaut à épouser un homme parce que son patron vous en dit du bien ; et puis il y a ceux, mais à ma connaissance je suis la seule, qui lisent un roman à l’aune de sa dédicace, parce qu’elle ajoute une histoire à l’histoire.
Quand je parle de dédicace, j’entends bien sûr un véritable message manuscrit spécifiquement adressé à quelqu’un, et qui dit autre chose que « Pour Julie, cordialement, PPDA » ou «Bons frissons, amitiés, Guillaume Musso » – tout cela c’est du commerce, et je n’ai évidemment jamais acheté un livre souillé de la sorte. Dès le début, je me suis juré que jamais de telles banalités ne trouveraient leur place dans les rayonnages de ma bibliothèque des romans dédicacés.
J’ai recompté hier, j’en avais deux mille six cent cinquante-trois. Ce Primo Levi sera mon deux mille six cent cinquante-quatrième, et le deuxième de l’auteur.
Je me dirige vers le vendeur ; il me secoue un livre devant les yeux: «Le Weyergans, c’est sûr vous le prenez pas? Vu qu’il est mort, maintenant, ça vaut plus, non ? » Parfois, je rêve de ne pas répondre à ce type de question, et de me contenter de lever les yeux au ciel en quittant les lieux, évanescente et désagréable. Mais il fait partie de ceux qui mettent les livres de côté pour moi, alors...
« Non je vous assure, c’est une dédicace typique de salon du livre.
— Si vous le dites... Ça fera six euros. C’est tout ce que j’avais pour vous cette semaine, mais jeudi j’aurai un arrivage, vous repasserez ?
— Comme tous les jeudis. Au revoir. »
Je suis sévère avec cet homme, mais je me dis qu’avec le temps, il devrait avoir compris, comme mes trois autres habitués qui, eux, se trompent rarement. Ils savent ce que je veux, ils connaissent mes goûts, mes limites. Lui, c’est un peu la vendeuse qui essaie de vous refourguer un foulard après que vous avez acheté une belle robe, sous le prétexte fallacieux qu’ils iraient bien ensemble alors qu’objectivement, leur seul point commun est d’être vendus dans la même boutique. Enfin, ce n’est pas si grave, et puis, les bouquinistes devraient être une espèce protégée, de nos jours, alors merci, au revoir, petit sourire, il baisse le regard jusqu’à mes fesses sitôt que je suis passée à côté de lui, et je fais mine de ne pas le voir, comme d’habitude, mais c’est vrai qu’elle me va bien, cette petite robe.
Je suis pressée de rentrer, et de relire Si c’est un homme sous le jour nouveau de Louis et de son père. Avec beaucoup de chance, le père aura souligné des passages à l’attention de Louis, sachant que celui-ci allait survoler plutôt que lire ; ou alors il aura corné quelque page, pour suggérer sans trop insister, pour ne pas être ici aussi le père écrasant et directif que, peut-être, il a été dans la vie.

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