Je vous aiderai à vivre, vous m'aiderez à mourir

Auteur : Nathalie Saint-Cricq
Editeur : J'ai lu

2 mai 1923. Comme chaque jour, Clemenceau s’installe à son bureau. À 82 ans, il n’a rien perdu de sa flamboyance ni de son orgueil. Alors que la République l’a remercié, le « Tigre » ignore qu’il se prépare à vivre ses années les plus passionnées : Marguerite Baldensperger, éditrice de quarante ans sa cadette, s’apprête à passer sa porte pour lui proposer d’écrire un livre. Elle est aussi réservée et discrète que lui se montre charmeur et tempétueux. Pourtant, dès lors, un pacte les unit : « Je vous aiderai à vivre, vous m’aiderez à mourir. »
Marguerite surmontera ainsi le grand chagrin de sa vie et reprendra goût à l’existence. Clemenceau puisera dans sa présence une vigueur nouvelle pour le combat politique et retrouvera la fougue de ses anciennes batailles. Malgré les années qui les séparent, ils vont s’aimer, chacun à leur façon.

7,50 €
Parution : 27 Avril 2022
Format: Poche
288 pages
ISBN : 978-2-2903-6302-7
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Extrait

2 mai 1923. Quatre-vingt-deux ans
Ce matin-là, ses moustaches de phoque se dressent vers le haut. Au dire de son entourage, c’est de bon augure. Le rituel a été pleinement respecté, et pour une fois nulle douleur, pas d’insomnie. Coucher 8 heures, lever 3 heures, jet d’eau froide pour avoir les pensées claires, il absorbe sa soupe à l’oignon à petites gorgées. Il fait nuit. Emmitouflé dans sa robe de chambre en laine des Pyrénées, une casquette à carreaux en guise de couvre-chef, il taille sa plume d’oie. Il est parfaitement en paix et s’installe à sa table de correspondance, à quelques mètres de son lit orné d’une sculpture en bois à tête de dragon. Sous le portrait de sa mère, il peut, la tête fraîche et le désir violent, se lancer dans son « épistolerie » quotidienne.
C’est qu’il lui faut lire ces monceaux de lettres reçues chaque jour et dont aucune ne doit rester sans réponse. Il y a ces vieilles Alsaciennes, mais aussi ces jeunes filles des territoires perdus puis reconquis, qui ne cessent de le célébrer, pour leur avoir permis de redevenir françaises. « Notre père Clemenceau », disent-elles. Ces missives de sa nombreuse famille, frères et sœurs, enfants déjà âgés, sa tribu, toujours en demande de nouvelles, d’attentions, de faveurs aussi. Il ne leur fera jamais défaut même s’ils l’épuisent régulièrement, par leur bavardage. Le président s’est érigé en intraitable chef de clan, se mêlant de tout, jetant des ordres qu’on ne discute pas. Alors il assume, souvent avec agacement, toujours avec constance, parfois même avec tendresse. Il leur répond.
Arrivent aussi chaque jour toutes ces demandes d’entretiens, d’interviews qu’il trie avec circonspection, souvent de visiteurs étrangers. Et bien sûr, ces sollicitations, requêtes pour une décoration, une entrée à l’Académie, un mot d’appui qu’on lui réclame. « S’il vous agréait, Monsieur le Président, juste un petit geste venant de vous, notre Grand Homme, Notre Héros... » Un sourire un peu las lui vient alors sur ce qu’il nomme sa face de Mongol, avec ce plissement des yeux qui les réduit à deux fentes bridées, quand il rit intérieurement.
Il n’est dupe de rien, il a la mémoire longue. On l’a porté aux nues en 1918 puis décrié, re-aimé, oublié. Mais beaucoup, quand leur nécessité fait loi, se souviennent opportunément de l’adresse de « Monsieur Ronchonneau », comme l’a baptisé Léon Daudet. Il reste imperturbable, à l’image de la petite statuette de Bouddha installée sur son bureau. À chaque instant, comme un miroir, elle lui rappelle sa philosophie de vie, « on n’a jamais mieux exprimé le dédain ». Le dédain, pas le mépris.
Il ne s’agit souvent que de demandes de passe-droits, et là, il demeure intraitable. Par conviction républicaine : ne jamais pistonner un quelconque mondain ou un profiteur. Par orgueil aussi : ne jamais quémander sauf pour une juste cause, ne jamais rien devoir, toujours porter beau avec un sens aigu de là où commence l’humiliation – et pour lui cela vient fort vite.
Mais il y a aussi de vrais moments de jubilation dans cette correspondance nocturne et matinale. Répondre à son tempétueux Monet, « son vieil hérisson sinistre, son crustacé », « son vieux débris d’étoile » : quarante ans d’une amitié, d’un amour incroyablement dévorant, avec en commun cette passion pour la peinture, la « distillation de la lumière », les fleurs et l’azur de Giverny ou de Belébat, sa maison de Vendée. Ce Monet qui pique des colères, crève ses toiles à coups de pied, les lacère parfois au couteau. « Je ne peins que des cochonneries », enrage-t-il. Rien n’est jamais à la hauteur de ses espérances. Il a tort, vraiment tort, pense Clemenceau. Mais comme il le comprend. Un jour, visitant son atelier, il lui avait murmuré à l’oreille : « Si vous n’étiez pas poussé par une éternelle recherche de l’au-delà, vous ne seriez pas l’auteur de tant de chefs-d’œuvre. » Monet avait continué à bougonner.
Répondre aux importants, mais prendre soin aussi de ne jamais négliger cette France des « moindres qu’il faut protéger », écouter ces « souffrances d’en bas ». Il les a côtoyés quand il était médecin des pauvres à Montmartre, dans son misérable dispensaire, au 23, rue des Trois-Frères. Ceux-là qui se souviennent de sa bienveillance, et lui racontent, encore aujourd’hui, leurs malheurs. Ils le prennent à témoin d’une vilenie de la police, d’un juge scélérat, d’un propriétaire peu scrupuleux. D’autres attirent son attention sur un décrété fou dont on s’est débarrassé chez les aliénés, ou sur la cause de ces dénommés bâtards maltraités dans sa Vendée natale comme dans toute la France. Il lui faut défendre aussi ces nourrices qui abandonnent encore leurs nouveau-nés, pour se livrer à ce « commerce des mamelles » qui leur permet de gagner leur vie en allaitant les enfants des bourgeois. Il y a aussi ces prostituées, ces censées « déshonorées » juste bonnes à servir de défouloir aux plus argentés.
Jeune, il se hérissait déjà contre cet ordre social. « Tous les hommes ont faim, c’est la loi de la nature, tous doivent manger, c’est la loi de la justice. Tous mangeront, c’est la loi attendue », écrivait-il alors.

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