Ceux qui partent

Auteur : Jeanne Benameur
Editeur : Actes Sud

Ils sont une poignée, Ceux qui partent, au cœur de la foule qui débarque du bateau sur Ellis Island, porte d'entrée de l'Amérique et du XXe siècle. Jeanne Benameur orchestre cette ronde nocturne où chacun tente de trouver la forme de son propre exil et d'inventer dans son corps les fondations de son pays intime. Où l'arrachement se fait libération - envol.
Où l'auteur de Profanes et des Demeurées signe son premier grand roman américain.

19,00 €
Parution : Août 2019
320 pages
ISBN : 978-2-3301-2432-8
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Qu’est-ce que partir, émigrer ? Cette question d’une actualité brûlante est pour ainsi dire radiographiée, disséquée, dans le dernier roman de Jeanne Benameur, Ceux qui partent. Le cadre, c’est l’île d’Ellis Island, lieu bien connu des candidats à l’émigration sur le sol des Etats-Unis , qui servait de centre d’accueil et de transit jusqu’à sa fermeture .Nous sommes en 1910 : Donato Scarpa, comédien fin lettré, sa fille Emilia douée pour la peinture, Esther Agakian , jeune arménienne fuyant la persécution exercée sur son peuple par les Turcs ottomans .Andrew Jonsson, photographe de son état , et Gabor , jeune gitan qui rêve de gagner l’Amérique latine , plus conforme à ses attentes , sont les principaux protagonistes .
La forme du roman, c’est un choral auquel participent tous ce personnages .Ils décrivent leurs attentes, leur état d’esprit, leurs antécédents psychologiques, affectifs, sociologiques face à l’accomplissement de ce départ .Les phrases de Jeanne Benameur sont courtes, concises , mais elles ne tombent pas dans une distanciation excessive vis-à-vis du sort des personnages .Elles font mouche et illustrent le caractère ambivalent du départ, de l’arrachement à ses origines, à sa langue : « Il y a ceux qui restent et ceux qui partent.(…) Elle pressent, oui, dans cet instant suspendu, que ce qu’on nomme le départ passe et repassera par son corps à elle. »
Emigrer, nous dit Jeanne Benameur, c’est intrusif, c’est un envahissement de notre intimité, une remise en cause de notre autonomie d’individu. C’est ce qu’éprouve Donato, pour qui les Américains « ont nourri aussi nos femmes et nos enfants (…) Jusqu’où l’étranger doit-il entrer dans notre chair ? »
Les descriptions des relations qu’entretiennent les personnages entre eux sont fines, subtiles : elles touchent par exemple à l’effet de la déclamation d’un livre lu par Donato sur le jeune gitan Gabor, qui espère séduire Emilia : « Pourtant, cette voix a failli le retenir parce qu’il a compris ce et qu’il aime ce que fait cet homme. »
Bien plus qu’un reportage journalistique ou qu’une étude d’une organisation internationale ne pourraient le faire, Ceux qui partent illustre la nature de la démarche du départ, ses conséquences à longue échéance, sa genèse : « Les émigrants ne cherchent pas à conquérir des territoires ; ils cherchent à conquérir le plus profond d’eux -mêmes parce qu’il n’y a pas d’autres façons de continuer à vivre lorsqu’on quitte tout. »
Ce roman contribuera sans doute à la connaissance des mécanismes intimes du départ : l’espoir, la douleur, la renaissance escomptée en sont les éléments majeurs dont Jeanne Benameur illustre magnifiquement la puissance sur les destinées personnelles.
STEPHANE BRET

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