Un long retour

Un long retour

Une enquête de l’inspecteur-chef Armand Gamache
Auteur : Louise Penny
Editeur : Actes Sud

Fraîchement retraité, l'ex-inspecteur-chef Gamache coule des jours heureux à Three Pines où il pense avoir trouvé la paix à laquelle il aspirait en quittant la tête de la section des homicides de la Sûreté du Québec. Mais voilà que son amie Clara vient lui faire part de ses inquiétudes au sujet de son mari, Peter. Le couple d'artistes avait décidé de se séparer pour un an, le temps de faire le point sur leurs sentiments, mais les mois ont passé et Peter n'a pas donné de nouvelles. Il semble s'être volatilisé. Se pourrait-il qu'il lui soit arrivé quelque chose ? Pour en avoir le cœur net, Gamache part à sa recherche. Accompagné de Clara, de Myrna Landers et de Jean-Guy Beauvoir, son ancien adjoint, il parcourt les paysages démesurés de Charlevoix, jusqu'au fin fond du Québec, et s'aventure plus profondément encore dans l'âme tourmentée de Peter. À la poursuite d'un artiste si désespéré qu'il vendrait son âme...

Traduction : Lori Saint-Martin, Paul Gagné
23,00 €
Parution : Septembre 2019
419 pages
Collection: Actes noirs
ISBN : 978-2-3301-2588-2
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Extrait

En s’approchant, Clara Morrow se demanda s’il répéterait le même petit geste que tous les matins.
Un geste si minime, si insignifiant. Si facile à manquer. La première fois.
Et pourquoi Armand Gamache persistait-il à le faire ?
Clara se sentit idiote de se poser la question. Quelle importance, au fond ? Mais chez un homme qui ne prenait pas particulièrement plaisir à s’entourer de mystère, ce geste avait commencé à sembler, plus que secret, carrément furtif. Un mouvement bénin qui semblait chercher une ombre où se blottir.
Et pourtant, il était là, dans la pleine lumière du jour naissant, assis sur le banc que Gilles Sandon avait récemment construit et installé au sommet de la colline. Devant Gamache s’étiraient les montagnes couvertes d’épaisses forêts qui déferlaient entre le Vermont et le Québec. La rivière Bella Bella, fil d’argent sous le soleil, serpentait entre les montagnes.
Et, facile à rater au milieu d’une telle grandeur, le modeste village de Three Pines reposait dans la vallée.
Armand ne se cachait pas. Il ne cherchait pas non plus à se faire remarquer. Tous les matins, l’homme de grande taille s’assoyait sur le banc de bois, la tête penchée sur un livre. Occupé à lire.
De plus près, Clara Morrow vit Gamache esquisser le même geste que d’habitude. Il retira ses lunettes de lecture en demi-lune, puis referma le livre et le glissa dans sa poche. Il y avait un signet, mais il n’y touchait jamais. L’objet restait là où il était, telle une pierre, marquant un endroit près de la fin. Un endroit dont il se rapprochait sans jamais l’atteindre.
Armand ne referma pas le livre avec fracas. Il le laissa plutôt se fermer tout seul, sous le poids de la gravité. Sans rien, observa Clara, pour marquer sa page. Pas de vieux reçu ni de billet d’avion ou de train ou d’autocar pour le ramener à l’endroit où il avait abandonné le récit. Comme si c’était sans importance, au fond. Tous les matins, il recommençait. Il se rapprochait du signet, mais s’arrêtait toujours avant d’arriver à destination.
Et, tous les matins, Armand Gamache glissait la plaquette dans la poche de son léger manteau d’été avant que Clara ait pu en déchiffrer le titre.
Ce livre l’obsédait légèrement. Au même titre que le comportement de l’homme.
Elle l’avait même interrogé à ce sujet, environ une semaine plus tôt, en le rejoignant pour la première fois sur ce nouveau banc dominant le vieux village.
— Intéressant, ce livre ?
— Oui.
Armand Gamache avait prononcé le mot en souriant pour adoucir la réponse lapidaire. Il y était presque parvenu. Petite rebuffade de la part d’un homme qui repoussait rarement ses semblables.
“Non”, se dit Clara en l’observant de profil. Il ne l’avait pas vraiment repoussée. Il l’avait laissée là où elle était ; c’était plutôt lui qui avait fait un pas en arrière. S’était éloigné d’elle. Éloigné de la question. Il avait pris le livre élimé et battu en retraite.
Le message était clair. Clara l’avait reçu cinq sur cinq. Mais rien ne l’obligeait à l’accepter.
Armand Gamache contemplait la forêt, du vert foncé propre au plein été, et les montagnes qui ondulaient vers l’éternité. Puis il baissa les yeux sur le village dans la vallée, qu’on eût dit lové au creux d’une antique main. Un stigmate dans le paysage québécois. À la façon non pas d’une blessure, mais bien d’une merveille.
Tous les matins, il faisait une promenade en compagnie de sa femme, Reine-Marie, et de leur berger allemand, Henri. Ayant lancé la balle de tennis devant eux, ils finissaient par aller la récupérer eux-mêmes parce qu’Henri s’était laissé distraire par une feuille voletante, une mouche noire ou les voix dans sa tête. Le chien courait après la balle, puis s’arrêtait et promenait son regard dans le vide, faisant pivoter ses gigantesques oreilles semblables à des satellites. Il était concentré sur un quelconque message. Non pas tendu, mais intrigué. C’était, convint Gamache, de cette façon que les gens tendaient l’oreille pour capter dans le vent des bribes d’une mélodie particulièrement appréciée. Ou une voix familière venue de très loin.
La tête inclinée, une expression légèrement niaise sur le visage, Henri écoutait, tandis qu’Armand et Reine-Marie allaient chercher la balle.
“Tout va bien dans le monde”, songea Armand, assis paisiblement sous le soleil du début d’août.
Enfin.
Sauf que Clara avait pris l’habitude de le rejoindre sur le banc, tous les matins.
Était-ce parce qu’elle avait remarqué qu’il restait là tout seul, après le départ de Reine-Marie et d’Henri, et qu’elle s’imaginait qu’il souffrait de solitude ? Se disait qu’il avait envie de compagnie ?
Il en doutait. Clara Morrow comptait désormais parmi leurs amis les plus intimes et elle le connaissait trop bien.
Non. Si elle venait, c’est qu’elle avait ses raisons bien à elle.
Armand Gamache s’était laissé gagner par la curiosité. Il arrivait presque à s’illusionner, à croire que sa curiosité était motivée non pas par une simple propension à fourrer son nez dans les affaires des autres, mais bien par sa formation.
L’inspecteur-chef Armand Gamache avait passé toute sa vie professionnelle à poser des questions et à tenter d’obtenir des réponses. Et pas seulement des réponses, mais aussi des faits. Mais ce qu’il recherchait par-dessus tout, c’étaient des sentiments, et ils étaient beaucoup plus insaisissables et dangereux que les faits. Mais c’étaient eux qui finissaient par le conduire à la vérité.
Et si la vérité avait pour effet d’en libérer quelques-uns, elle menait les proies de Gamache en prison. À perpétuité.
Armand Gamache se considérait moins comme un chasseur que comme un explorateur. Le but, c’était la découverte. Et ses découvertes continuaient de l’étonner.
Combien de fois avait-il interrogé un meurtrier avec la conviction de mettre au jour des émotions troubles, une âme aigrie ? Et découvert à la place une bonté dévoyée ?
Il les arrêtait quand même, évidemment. Mais il en était venu à donner raison à sœur Prejean, selon qui nul n’est aussi méchant que l’acte le plus vil qu’il a commis.
Le plus vil, Armand Gamache l’avait côtoyé. Il avait aussi vu le plus beau. Souvent réunis chez la même personne.
Il ferma les yeux et se tourna vers le frais soleil matinal. Ces jours-là étaient derrière lui, à présent. Il pouvait désormais se reposer. Dans le creux de la main. Et s’inquiéter de l’état de son âme à lui.
Plus besoin d’explorer. Il avait trouvé ce qu’il cherchait, ici, à Three Pines.
Conscient de la présence de la femme à côté de lui, il ouvrit les yeux, mais il continua de regarder devant lui, d’observer le petit village qui s’animait au fond de sa vallée. Il vit ses amis et ses nouveaux voisins sortir de chez eux, cultiver leurs jardins de vivaces ou traverser le parc du village pour aller petit-déjeuner au bistro. Il vit Sarah ouvrir la porte de sa boulangerie. Avant l’aube déjà, elle y était pour fabriquer des baguettes, des croissants et des chocolatines ; le moment était venu de les vendre. Elle marqua un temps d’arrêt, s’essuya les mains sur son tablier, échangea quelques civilités avec M. Béliveau, qui ouvrait son magasin général. Tous les matins depuis des semaines, Armand Gamache, assis sur son banc, voyait les mêmes personnes répéter les mêmes gestes. Le village avait le rythme, la cadence d’un morceau de musique. Peut-être était-ce cela qu’entendait Henri. La musique de Three Pines. Un bourdonnement, un hymne, un rituel réconfortant.
La vie de Gamache avait toujours été dépourvue de rythme. Chaque journée était imprévisible et ce régime avait semblé lui réussir. Il avait cru que c’était dans sa nature. La routine lui avait été étrangère. Jusque-là.

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