Le sang du Mississippi

Auteur : Greg Iles
Editeur : Actes Sud Editions
Sélection Rue des Livres
En deux mots...

Dans cet ultime volet de sa magistrale trilogie romanesque, ouverte avec Brasier noir et prolongée par L’Arbre aux Morts, ce n’est rien de moins que le noir passé de l’histoire américaine que Greg Iles cite à comparaître.

Traduction : Aurélie Tronchet
26,50 €
Parution : Octobre 2019
896 pages
Collection: Actes noirs
ISBN : 978-2-3301-2816-6
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Présentation de l'éditeur

La vie de Penn Cage, le maire de Natchez, est en ruine. La femme qu'il aimait est morte, assassinée par des membres des Aigles Bicéphales, le groupuscule de suprémacistes blancs qui sévit à Natchez depuis les années 1960. Son père, le docteur Tom Cage, est poursuivi en justice pour avoir prétendument tué Viola Turner, une femme noire avec qui il a eu une liaison à l'époque où elle étaiit son assistante : son procès, placé sous haute protection, est sur le point de s'ouvrir, Snake Knox, le chef des Aigles Bicéphales, est prêt à tout pour intimider les Cage. Penn sait qu'il n'y aura pas de paix dans sa ville tant que Snake n'aura pas été mis hors d'état de nuire.

Extrait

Prologue

Le chagrin est l’émotion la plus solitaire qui soit ; il fait de chacun de nous une île.
Au cours des dernières semaines, j’ai passé beaucoup de temps à me rendre sur des tombes. Parfois avec Annie, mais la plupart du temps seul. Les gens qui me voient là-bas se tiennent à distance. Je ne sais trop pourquoi. Sur un rayon d’environ cinquante kilomètres, presque tout le monde me connaît. Penn Cage, le maire de Natchez, Mississippi. Quand on m’évite – en m’adressant un signe de loin, si ce n’est rien, avant de s’éloigner en se pressant –, je me demande parfois si je porte désormais le manteau de la mort. Jewel Washington, coroner du comté et véritable amie, m’a pris à part à l’hôtel de ville la semaine dernière et m’a dit que j’avais l’air d’être la preuve vivante que les fantômes existaient. Ils existent peut-être. Depuis que Caitlin est morte, je ne me sens plus que le fantôme de moi-même.
C’est sans doute pour ça que je passe autant de temps à me rendre sur les tombes.
Henry Sexton est enterré dans un petit cimetière à Ferriday, sa stèle inclinée exposée au vent froid soufflant en rafales sur les champs du delta de la Louisiane. Les habituelles informations d’état civil sont affichées sur ce simple repère. En dessous figure son épitaphe, six mots gravés par les Noirs qui fréquentent cette église rustique et entretiennent à la perfection la tombe de ce journaliste blanc.

Wasn’t that a man ? Muddy Waters

Tout est dit.
La tombe de Caitlin se trouve dans le cimetière de Natchez, dans la partie carrée et plate en dessous de Jewish Hill, pas loin de la statue de l’Ange qui se tourne. Sa pierre tombale en marbre blanc d’Alabama est grande, fine et forte, tout comme elle était. Sa mère voulait qu’elle soit enterrée dans le Nord, mais son père a convaincu la famille : puisque Caitlin avait eu l’intention de se marier et de fonder un foyer dans le Mississippi, alors elle devait y rester.
J’ai choisi son épitaphe, une citation qu’elle utilisait souvent et qu’elle attribuait à Ayn Rand.
La question n’est pas de savoir qui va me laisser ; mais qui va m’arrêter.
En fait, Rand n’a jamais prononcé de telles paroles ; la citation semble paraphraser une conversation d’Howard Roark dans La Source vive. Néanmoins, cela résume tout à fait l’approche que Caitlin avait de la vie et du travail. Quelques personnes m’ont demandé si cette épitaphe était appropriée, étant donné que Caitlin avait été tuée lors de sa poursuite téméraire d’un gang d’assassins. Je leur ai répondu que je n’avais jamais été un grand fan d’Ayn Rand, mais cette vieille hypocrite avait raison sur ce point. Et s’il existe une morale ou une leçon à tirer de la mort de Caitlin, je suis trop stupide pour la discerner. Si vous souhaitez donner un sens à ce monde, ne venez pas me voir pour trouver des réponses.
Je viens de naître.
Presque tous les jours, je me tiens sur le haut promontoire qui domine le fleuve et je m’efforce en vain de recomposer ma vie alors que l’hiver laisse la place au printemps et que le procès de mon père approche. Il est en détention préventive en Louisiane, sous la responsabilité du FBI. Il n’a pas été autorisé à se rendre dans l’État du Mississippi afin d’assister à l’enterrement de Caitlin. On me raconte qu’il a frappé les barreaux de sa cellule de ses mains percluses d’arthrite quand il a appris que le shérif Billy Byrd le jetterait en prison à Natchez s’il traversait le fleuve – il a frappé les barreaux au point de se briser des os du poignet droit. Je n’en suis pas complètement sûr.
Je ne lui ai pas adressé la parole depuis la mort de Caitlin.
Forrest Knox est enterré sur la propriété de la famille, l’ancien camp de chasse Valhalla. La semaine dernière, j’ai garé ma voiture sur le bord de la Highway 61 et je suis entré à pied, seul, sur le domaine, un pistolet dans ma main droite, et j’ai fouillé parmi les profondes ornières et les marquages localisant les preuves laissées par le FBI jusqu’à découvrir la pierre tombale. La plaque de Forrest figurait un drapeau de combat confédéré gravé, ce qui était une profanation de la bannière, et également les mots Dévotion indéfectible. Je suis resté là un moment, avec une profonde envie de vomir, ne prenant qu’alors conscience que j’avais espéré croiser le chemin de l’oncle de Forrest – Snake.
Au bout d’un temps, j’ai donné un coup de pied dans la pierre avant de tomber à genoux et de me servir de la crosse de mon arme pour détruire, autant que possible, le drapeau gravé. Mais je ne suis parvenu qu’à écailler quelques étoiles. Cherchant mon souffle au milieu des haut-le-cœur, je me suis relevé et j’ai tiré quatre balles dans la plaque de granit, et ça, ça a marché. Puis j’ai pissé sur la tombe – un long jet d’urine qui a fait s’élever un nuage de vapeur dans le froid et a laissé une flaque de boue – et j’ai rejoint la route.
Ouais, bon. Si vous ne voulez pas connaître toute la vérité, arrêtez tout de suite de lire.
Si vous poursuivez, ne venez pas me dire que je ne vous ai pas prévenus.

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