Recalé

Auteur(s) : Michael Hjorth, Hans Rosenfeldt
Editeur : Actes Sud Editions

Une star de la téléréalité est retrouvée morte dans une école abandonnée, le crâne perforé par un pistolet d’abattage. L’homme est attaché à une chaise dans un coin de la salle de classe, un bonnet d’âne sur la tête et des feuilles agrafées dans le dos. À en juger par le nombre d’erreurs que recèle la copie, la victime a raté le test le plus important de sa vie. Ce meurtre n’est en fait que le premier d’une série dont les cibles sont toujours des personnalités des médias.

La Brigade criminelle prend l’affaire en charge et l’enquête va mettre le profileur Sebastian Bergman sur la piste d’un justicier obsessionnel indigné par le manque d’éducation des idoles de la nouvelle génération – ces personnifications de la superficialité qui incarnent la déchéance intellectuelle et morale de nos sociétés et la glorification de la bêtise humaine.

Dans ce nouvel opus trépidant de la série Bergman – personnage lunaire, coureur de jupons invétéré, antihéros par excellence –, Sebastian et son équipe sont face à un tueur en série à la psychologie perfide, qui menace l’existence même des enquêteurs.

Traduit du suédois par Rémi Cassaigne
23,00 €
Parution : Novembre 2019
464 pages
Collection: Actes noirs
ISBN : 978-2-3301-2850-0
Fiche consultée 34 fois

Extrait

“Trente secondes à partir de maintenant.”
Mirre n’entendait plus le petit clic métallique du chrono‐ mètre. Combien de temps cela allait‐il durer ? Qu’est‐ce que l’homme avait dit ?
Il allait poser soixante questions.
À combien en était‐on ? Mirre n’en avait aucune idée. Il avait l’impression que ça durait depuis une éternité. Il essayait encore de saisir ce qui lui était arrivé.
“Veux‐tu réentendre la question ?” L’homme était assis tout près.
De l’autre côté de la table.
Sa voix calme et grave.
La première fois que Mirre l’avait entendue, c’était tout juste deux semaines plus tôt, au téléphone. L’homme l’avait appelé en se présentant comme Sven Caton, journaliste free‐lance. Vou‐ lait faire une interview. Ou plutôt un portrait. Certes, Mirre n’avait pas gagné, mais il était un des participants qui avait le plus retenu l’attention de la presse et des réseaux sociaux. Les gens s’étaient fait une idée de lui d’après ce qu’ils avaient vu. Sven vou‐ lait approfondir un peu cette image. Montrer d’autres facettes, la personne qu’il y avait derrière. Pouvaient‐ils se rencontrer ?
Ce qu’ils avaient fait. À l’Hôtel des Bains. Sven l’avait invité à déjeuner. Ils avaient décidé de prendre chacun une bière, même s’il était à peine plus de onze heures et demie et qu’on était un mardi. Mais c’était l’été. Les vacances. Sven avait posé un petit enregistreur entre eux sur la table, et commencé à poser des questions. Mirre avait répondu.
L’homme interprétait visiblement à présent son silence comme un oui.
“À quelle classe grammaticale appartiennent les mots qui décrivent des relations entre des personnes, des choses et des lieux, comme par exemple sur, vers, devant et dans ?
— Je ne sais pas, dit Mirre en entendant lui‐même la las‐ situde de sa voix.
— Il te reste dix secondes pour réfléchir.
— Je ne sais pas ! Je ne sais pas répondre à tes putains de questions !”
Quelques secondes de silence, puis le clic du chronomètre qu’on arrêtait et un autre quand on le remettait à zéro.
“Question suivante : Comment s’appelait le vaisseau amiral de Christophe Colomb lors de sa découverte de l’Amérique en 1492 ? Trente secondes à partir de maintenant.”
Clic.
Le chronomètre se remit à tourner.
L’interview s’était bien passée. Bien sûr, Sven était aussi vieux que le père de Mirre, voire plus, et n’était pas vraiment dans le coup, mais il avait l’air vraiment intéressé. Sympa de bavarder avec lui. Quand Mirre était revenu des toilettes, Sven avait commandé deux autres bières.
Ça devait être ça. La deuxième bière. Il devait y avoir mis quelque chose car, assez vite, Mirre avait commencé à être mal. À perdre sa concentration. À se sentir faible.
Sven avait proposé de le ramener chez lui.
Ils avaient quitté le restaurant. S’étaient dirigés vers le par‐ king.
Et il s’était réveillé ici.
La tête contre la surface dure de la table.
Il s’était redressé en position assise, et il lui avait fallu quelques secondes pour comprendre qu’il ne voyait rien. Quand il avait essayé d’ôter ce qu’il avait sur les yeux, il avait découvert qu’il ne pouvait bouger les mains que de quelques centimètres. Un tintement métallique chaque fois qu’il essayait.
Des chaînes. Des menottes.
Il s’était mis à crier et à tirer sur ses liens, mais s’était tu en reconnaissant la voix. “Personne ne peut t’entendre, et tu ne peux pas te détacher.”
Nouveaux cris. Putain, qu’est‐ce qui se passait ? Bordel, qu’est‐ce qu’il fabriquait ? Menaces et suppliques, alternati‐ vement. Surtout des menaces.
“Calme‐toi. Tu peux être sorti d’ici dans une demi‐heure. Pourvu que tu sois reçu, bien sûr.
— Quoi, reçu ? avait demandé Mirre. Reçu à quoi ?” Soixante questions.
Trente secondes de réflexion pour chacune.
Un tiers de réponses correctes.
“Et sinon ?
— On commence, avait alors dit l’homme qui probable‐ ment ne s’appelait pas Sven Caton. Première question : Que signifie l’abréviation Otan ? Trente secondes à partir de main‐ tenant.”
Clic d’enclenchement du chronomètre suivi du tic‐tac plus faible mais plus rapide des secondes qui s’écoulaient.
Mirre n’avait pas fait attention aux dix, vingt premières questions. Il avait continué à tirer sur ses menottes, à deman‐ der ce que ce type fabriquait, bordel, ce qu’il voulait, promis de l’envoyer en taule pour ça, putain, ou de lui donner tout ce qu’il voudrait pourvu qu’il le relâche.
Menaces et suppliques.
L’homme était resté impassible. De la même voix calme, il posait ses questions, démarrait son chronomètre, deman‐ dait s’il devait répéter la question et attendait la réponse. Au bout d’un moment, d’une voix posée, il lui avait fait remar‐ quer que ses chances d’être reçu étaient en train de diminuer fortement, et que Mirre ferait mieux de se concentrer un peu plus et de le menacer un peu moins.
Alors Mirre avait commencé à écouter.
Qu’est-ce qu’un nombre premier ?
De quels animaux le groupe des Big Five est-il constitué ? Durant quelle décennie l’île de Surtsey s’est-elle formée au large de l’Islande ?
Comment s’appelle l’unité qui mesure l’intensité lumineuse ? À mi‐chemin, Mirre s’était aperçu du froissement quand
il bougeait. Il était assis sur du plastique. Un coussin mou couvert de plastique. Dans le monde de Mirre, il ne pouvait y avoir que deux raisons à cela.
Que le coussin était neuf.
Ou qu’on voulait le protéger.
De taches. Éclaboussures. Sang.
Avec une forte décharge d’adrénaline, il décida alors de réussir. De montrer à ce salaud. Il tenta d’écouter, tenta de pen‐ ser. Putain, il fallait qu’il soit reçu.
Dans quel État américain la ville de Chicago est-elle située ? Quel est le symbole chimique du phosphore ?
Qui a été roi de Suède après Oscar Ier ?
Question après question, toujours la même voix calme,
grave. Bordel, Mirre n’avait pas une seule réponse... “Dernière question : À quelle famille d’animaux appartient le glouton ?” Clic.
Quelle famille ? Quoi, quelle famille ? Mirre savait com‐ ment glouton se disait en anglais. Wolverine. Il avait vu tous les films de Marvel. Mais la famille ?
“Veux‐tu que je répète la question ?
— Non.”
Silence. Le faible et rapide tic‐tac. Clic.
“Là, le temps est écoulé. Voyons voir...”
Mirre soupira, le front appuyé contre la table. Bordel, jamais
il n’aurait vingt bonnes réponses. Il n’avait même pas répondu à autant de questions.
Il entendit l’homme se lever de l’autre côté de la table. Mirre souleva lentement la tête, le suivant à l’oreille. Il avait l’air de s’approcher. Soudain, Mirre sentit quelque chose de froid et de métallique contre son front.
“Tu es recalé”, dit l’homme qui en effet ne s’appelait pas Sven Caton. Mirre n’eut même pas le temps de reculer la tête avant que le pistolet d’abattage ne projette sa petite cheville, lui perforant aussitôt l’os du front et le cerveau.

Informations sur le livre