Mademoiselle Keaton et autres créatures

Auteur : Teresa Colom
Editeur : Chambon

La belle Mlle Clock vit trop vite et vieillit en un rien de temps. La fille de Caterina Pocski et de Marcel Buvot se meut comme un poisson dans l’eau. Le candide Roc est heureux comme il est, avec un sabot de porcelet à la place d’une main… Avec le déclenchement de la naissance, Teresa Colom passe en revue l’existence entière, au travers de différents personnages singuliers, de la naissance jusqu’à la mort, et crée un univers complet, un monde imaginaire, parfois cruel, mais toujours plein de tendresse et d’humour. L’écriture de Teresa Colom est à la croisée des univers de Tim Burton et des frères Grimm.

Nouvelles traduites du catalan par Claude Bleton
19,80 €
Parution : Mars 2020
208 pages
ISBN : 978-2-3301-3104-3
Fiche consultée 80 fois

Extrait

Le matin où Mme Clock aborda l’irréversibilité de la vieillesse, elle sut qu’elle était enceinte.
C’était au petit-déjeuner. Huit heures et demie. Le soleil entrait par les grandes baies de l’imposante salle à manger donnant sur le jardin. M. Clock lisait le journal, la rubrique des marchés financiers. Mme Clock remuait son thé sans enthousiasme. À la surface, sous la vapeur veloutée qu’il dégageait, flottait un grumeau. Rien qu’on puisse attribuer à l’eau chaude ou au thé lui-même. En le découvrant vint à l’esprit de Mme Clock la bouche pâteuse de M. Grum, le majordome. Ce n’était pas M. Grum qui avait servi le thé mais elle, toutefois l’argument se présenta moins vite que le haut-le-cœur qui la poussa vers la cuvette des WC la plus proche. Agenouillée sur le sol en marbre, Mme Clock vomit les restes du dîner de la veille, mêlés à quelques-unes de ces substances dont nous sommes remplis. Nausées du matin. Ce n’était pas la première fois. Elle en avait eu dix ans auparavant, avant sa première et unique fausse couche.
Ce fut alors, en se relevant pour affronter le miroir et constater les ravages occasionnés par cette indisposition, qu’elle remarqua sur son propre visage, comme calquée sur celui de sa défunte mère, une ride profonde qui partait de la commissure des lèvres et filait vers les entrailles de la terre. Ce n’était pas une ride d’humeur. Ni une de ces rides qui apparaissent un jour et disparaissent le lendemain si on a bien dormi. À quarante-six ans, elle savait comment masquer l’évidence quand on a passé le cap de l’espérance. Pourtant, cette fois, la ride n’était pas un tendre drageon, mais un chêne.
Le médecin ne tarda pas à le confirmer. Mme Clock était enceinte. De quelques semaines. M. et Mme Clock ne savaient plus où donner de la tête. Au troisième mois, il fallut écrire des lettres, envoyer des cartes de visite, des télégrammes. La parentèle et les amis devaient apprendre la nouvelle à la source.
Pendant les mois de gestation, ils ne s’épargnèrent ni attentions ni prudence. Il aurait été difficile de mieux s’occuper d’une femme enceinte. Du repos. Beaucoup de repos. Le ventre de la mère n’est pas un endroit quelconque, le ventre de la mère, c’est la mère, et quand la future mère est tranquille, l’enfant naît tranquille, il ne prend pas peur au moindre grincement et, des années plus tard, devenu grand, dans les situations qui comportent plusieurs dénouements possibles, celle qui laisse pressentir les conséquences les plus terribles ne lui semble jamais la plus probable. De la même façon, si la future mère est triste, l’enfant naît triste. Tandis que les autres enfants jouent en toute insouciance, lui regarde le ciel, et, des années plus tard, à l’âge adulte, il se retrouve dans le cabinet d’un psychanalyste, lequel avance à l’aveuglette pour essayer de dénicher dans l’enfance de son patient des liens avec une tristesse enracinée en lui depuis belle lurette. Mme Clock, entre deux repos, se regardait dans un miroir. Elle n’arrêtait pas de se regarder. Elle interrompait ses repos pour observer son reflet. À tout moment, elle interrogeait l’élégant miroir de Murano du vestibule, le grand miroir de la salle de bal, le miroir en pied du premier étage, le miroir à trois pans de la coiffeuse, les cuillers et la soupière en argent. Mme Clock, qui avait été la douce et jeune Mlle Stam, la petite dernière des Stam, se plantait devant sa mère, la défunte Mme Stam, dans le salon des portraits. Elle commençait par la ride à la commissure des lèvres qu’elle avait prise pour une ride de naissance quand elle était petite, remontait vers le front, balayait le visage comme si elle se voyait dans un miroir du futur, revenait sur les yeux et, empruntant l’onde la plus proche, glissait sur les cheveux sans arriver jusqu’aux mains, que l’artiste n’avait pas peintes. Elle posait les siennes sur son ventre avec ravissement, sentait l’enfant grandir. Mais nous n’avons qu’un seul corps, un seul esprit, le ravissement et l’inquiétude finissent toujours dans un même mélange... Les jours passèrent, et les semaines, et les mois.
Huit mois et deux semaines après les premières nausées, après sept heures de contractions et plus de trois heures pour l’accouchement, Mme Clock mit au monde une fille.

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