Disparu

Auteur : Michael Katz Krefeld
Editeur : Actes Sud

Copenhague, 2014. Après plusieurs décennies de bons et loyaux services, Mogens Slotsholm, un comptable solitaire et mal dans sa peau, quitte son travail du jour au lendemain. Laissant tout derrière lui, il se rend à Berlin pour rejoindre quelqu’un et commencer une nouvelle vie. Mais les retrouvailles ne se passent pas comme prévu et Mogens disparaît.

L’ancien inspecteur Thomas “Ravn” Ravnsholdt est toujours en deuil, après le terrible assassinat de sa petite amie, lorsqu’il est sollicité par la sœur du disparu. À contrecœur, il s’embarque dans des recherches déconcertantes et découvre assez rapidement que Mogens n’est pas le seul étranger solitaire à s’être ainsi mystérieusement volatilisé dans la capitale allemande. Et tout semble lié à une affaire ignoble datant de 1989 et à la chute du Mur. Elle concernait un agent de la Stasi et son obsession perverse pour une famille mise sous surveillance.

Après La Peau des anges, le glaçant tome inaugural, Disparu est le deuxième volet de la série mettant en scène l’inimitable Ravn. Sa quête acharnée de la vérité révélera des atrocités commises à l’époque de la Stasi. Mais le temps ne guérit pas toutes les blessures et Ravn risque d’en payer le prix fort.

Traduit du danois par Frédéric Fourreau
23,00 €
Parution : Février 2020
419 pages
Collection: Actes noirs
ISBN : 978-2-3301-3175-3
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Extrait

Hohenschönhausen, Berlin, 11 juillet 1989

Une pluie diluvienne s’abattait sur le centre pénitentiaire en forme de fer à cheval, plongé dans le silence de la nuit. Dans le mirador du mur d’enceinte le plus proche, les silhouettes des gardiens glissaient sur les vitres. Sous la tour, devant l’entrée principale, quatre soldats de la division XIV montaient la garde avec leurs carabines accrochées à l’épaule. C’était une nuit calme, sans transferts de prisonniers. Les hommes discutaient en protégeant leurs cigarettes de la pluie avec leurs mains, si bien que leurs paumes s’illuminaient chaque fois qu’ils tiraient une bouffée.
Au premier étage du bloc B, le colonel Hausser se tenait dans le couloir des salles d’interrogatoire, les yeux rivés sur la lumière rouge au plafond. Il avait une trentaine d’années, mais son visage sillonné de rides le faisait paraître beaucoup plus vieux. Il était habillé en civil et la pluie avait détrempé son manteau. Il piétinait avec impatience en tordant ses doigts couverts de gants en cuir noirs. Toute la prison était pourvue d’un système d’éclairage automatique grâce auquel le détenu qui se rendait de sa cellule à une salle d’interrogatoire n’entrait en contact avec personne d’autre que son interrogateur. Le système d’isolation avait été soigneusement pensé, et bien que Hausser eût participé à sa conception, il était agacé de devoir attendre sans rien faire. L’instant d’après, la lumière au plafond passa au vert pour indiquer que la voie était libre. Hausser, qui mesurait quasiment deux mètres, s’engagea dans un long couloir étroit où les salles d’interrogatoire, avec leurs portes hermétiques capitonnées, se succédaient de part et d’autre.
En dépit de l’heure tardive, les cent vingt salles d’interrogatoire, réparties sur trois niveaux, étaient presque toutes occupées. C’était une autre règle en vigueur dans le centre pénitentiaire de Hohenschönhausen : ne jamais laisser les détenus se reposer.
Hausser pénétra dans la toute dernière pièce du couloir et alluma la lumière. Le local, spartiate, ne contenait qu’un bureau, deux chaises et une armoire de classement. Il était en tout point identique aux cent dix-neuf autres. Même si cela faisait plus de six ans qu’il travaillait dans cette prison, Hausser n’avait encore jamais interrogé de détenu ici. Hausser contourna le bureau, qui occupait presque toute la pièce, s’approcha de l’armoire, dans l’angle opposé, et l’ouvrit avec une petite clé brillante. Il sortit du tiroir du haut un trousseau de clés, qu’il fourra dans sa poche.
Quelques minutes plus tard, il était de retour dans la cour. Il remonta son col et courut sous la pluie jusqu’à l’ancien bâtiment administratif, qui avait été transformé en dépôt. Devant l’escalier menant au sous-sol, un jeune soldat était en faction. Lorsqu’il vit Hausser, il se mit au garde-à-vous. Hausser descendit les marches raides. Dans le sous-sol, deux de ses hommes surgirent de l’obscurité et vinrent à sa rencontre. Hausser leur adressa un petit signe de tête et ils suivirent ensemble le couloir desservant une série de cellules exiguës et humides. Depuis que la prison avait été agrandie et pourvue de nouvelles ailes, ces cellules servaient de dépôts, à l’exception de celle qui se trouvait tout au fond du couloir. Elle était dédiée à l’unité Z, celle de Hausser. Seules quelques personnes savaient qu’elle existait et ce qu’elle contenait. Même le camarade Mielke, le commandant de la Stasi, ou le camarade Erich Honecker ignoraient l’existence de cette pièce. Ils entendaient de temps en temps parler des résultats qui en remontaient. Mais seulement de temps en temps.
Hausser sortit son trousseau de clés et déverrouilla. Il tira de toutes ses forces sur la porte massive de la cellule, dont les gonds rouillés émirent un grincement strident.
Une ampoule à incandescence illuminait la minuscule cellule de sa lueur jaunâtre. À une époque, ce local dépourvu de fenêtres avait accueilli jusqu’à vingt détenus à la fois, mais il ne contenait plus désormais qu’un gros caisson métallique. Celui-ci était constitué de quatre portes de navire en acier, avec leur cadre, soudées les unes aux autres, et complété d’une plaque en fer à chaque extrémité. Hausser s’était procuré les portes auprès de la marine, à Rostock, et il les avait fait assembler en secret directement dans la cellule. La porte du dessus, qui faisait office de couvercle, était dotée d’un hublot, et dans la lumière indigente, on aurait dit un œil aveugle qui fixait Hausser. Le côté droit du caisson était relié à un robinet, sur le mur le plus proche, par un gros tuyau en caoutchouc. Le manque d’étanchéité du raccordement entre le tuyau et le robinet avait créé sur le sol une flaque d’eau, que Hausser traversa lorsqu’il s’approcha du caisson. Il se pencha sur le couvercle à la peinture noire écaillée et frotta le hublot avec sa main gantée. Puis il serra le poing et cogna vigoureusement contre le verre. Il y eut du mouvement à l’intérieur du caisson, si bien que l’eau clapota contre le hublot. Hausser cogna à nouveau, et aussitôt un visage livide et tuméfié émergea des ténèbres. Les yeux injectés de sang de l’homme le fixèrent, hagards.
— Seuls les innocents dorment, marmonna Hausser.

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