J'adore

Auteur : Mieko Kawakami
Editeur : Actes Sud
Sélection Rue des Livres

Deux enfants d'une douzaine d'années, l'un et l'autre de famille monoparentale, deviennent amis. Ensemble ils apprennent à formuler ce qu'ils ressentent. Ainsi s'imposent à eux les nuances du langage, la nécessité de nommer au plus près du sens les sentiments envahissants qui bousculent la fin de leur enfance et les peines enfouies dans leur mémoire. Sans compter la violence que leur impose l'incapacité de leurs parents à leur parler de la mort ou de l'abandon qui ont façonné insidieusement leur jeune existence. Un livre percutant sur la subtilité du langage, sa puissance de destruction comme son infini pouvoir de libération.

Traduction : Patrick Honnoré
21,50 €
Parution : Mars 2020
256 pages
ISBN : 978-2-3301-3365-8
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Extrait

MISS ICE SANDWICH
La Floride, c’est deux cent treize. Politesse, trois cent vingt. Médicament d’église, trois cent quatre-vingts, et quatre cent quinze à Choco Skip. Quarantaine, c’est quatre cent trente. Bottes de légumes, cinq cents, ça n’a pas bougé. Cinq cent douze : Tombe de pluie, et le Banc des Gros Chats où les filles se retrouvent tous les soirs, c’est six cent sept.
Si quelqu’un me parle je perds le fil, alors je marche sur la ligne blanche en regardant par terre pour éviter de croiser les regards. De temps en temps elle est coupée, de temps en temps elle rebique, mais je continue sans dévier, à pas de fourmi semelle-talon semelle-pointe, en gardant le rythme. Sept cent trente et un, c’est Anniversaire. Huit cent vingt, Waitaminit Waitaminit. Huit cent quatre-vingts, c’est Grand Écrivain. Neuf cent douze, un Français. À partir de là, il y a tout à coup beaucoup plus de monde, les vélos sont parqués comme des chèvres du futur. Ceux qui sortent portent à deux mains des sacs en plastique très lourds remplis de victuailles, avant de rentrer chez eux j’imagine. Presque tous des grandes personnes. Une sur cinq a acheté des poireaux blancs à tête verte et les sacs sont pleins à craquer. Je me dis que la plupart des choses qui sont là-dedans vont finir dans la bouche de quelqu’un, bonsoir, bonjour, quelqu’un me parle et je sursaute. Alors moi aussi je réponds bonjour, par réflexe. J’évite les gens pour ne pas les bousculer, et c’est Ceinture de Pommes de Terre : neuf cent trente. Et enfin, bien sûr, neuf cent cinquante : Miss Ice Sandwich.
Le moins cher c’est le sandwich à l’œuf, alors tous les jours ou presque je viens pour en acheter un, enfin en réalité ils vont par paire mais ils sont ultra-minces. Quand maman m’envoie faire les courses je peux profiter de son argent, alors autant que possible je me débrouille pour être à la maison au moment où elle va me demander d’y aller. Mais des fois il faut que je les achète moi-même avec mon argent de poche, alors dans mon porte-monnaie je garde toujours au moins la moitié des cent yens que je reçois du lundi au vendredi. Pour les sandwichs. Ce n’est pas du tout que je les aime, à vrai dire. En fait, je suis plutôt riz que pain, et pour le goûter je préfère les chips, parce qu’on les prend une par une et que ça dure plus longtemps, et puis en fait je n’ai pas vraiment faim. À la cantine rien qu’avec la moitié ça suffit, je n’ai plus faim, c’est pour ça que je suis tout maigre les jambes et le coffre encore tout étriqué et que je ne grandis pas beaucoup. Mais je n’y peux rien s’il y a des choses que je ne mange pas. C’est pour ça que maman est venue en parler à l’école, me montrer au maître, mais ça c’était il y a longtemps, maintenant elle a oublié, ou bien elle a laissé tomber, ou c’est plus le moment, je ne sais pas mais c’est comme ça.
La nuit devant la gare, les seuls endroits qui restent allumés sont la pharmacie, le supermarché et le passage à niveau. En fait le jour non plus il n’y a rien, enfin, je veux dire, dans le quartier il n’y a que des maisons individuelles, à part le supermarché. En haut il y a tous les trucs durs qui ne se mangent pas, la lessive, les seaux, la vaisselle, le papier-toilette, les boîtes de conserve. La viande, les légumes, les yaourts, les poissons, c’est au rez-de-chaussée, alors tous les gens du quartier viennent presque tous les jours. Quand on regarde depuis la porte d’entrée, de toute façon on ne peut pas se tromper, il n’y en a pas d’autre, Miss Ice Sandwich est derrière un grand présentoir rond en verre tout au fond à gauche après la rangée des caisses, et elle a toujours l’air à moitié étonnée et à moitié de s’ennuyer, et elle vend des sandwichs de pain de mie, des salades, du pain tranché, du jambon, et cetera.
C’est moi qui l’appelle Miss Ice Sandwich, bien sûr. Ça m’est venu tout seul quand je l’ai vue la première fois.
C’est parce que les paupières de Miss Ice Sandwich sont toujours peintes avec une couche épaisse de bleu clair, exactement la couleur des bonbons glacés qui restent chez nous au fond du frigo depuis l’été dernier parce que personne les a mangés et qui sont tout secs maintenant, et que tous les jours elle vend des sandwichs, mais pas seulement, sur ses paupières quand elle regarde vers le bas, il y a un trait par-dessus le bleu comme si elle avait voulu se dessiner d’autres yeux au feutre mais qu’elle s’était arrêtée au milieu. Quand elle ouvre les yeux normalement, le dessin est avalé d’un seul coup à l’intérieur et elle a des yeux absolument, mais, alors, absolument, géants. Comme les chiens aux grands yeux dans un livre que j’ai lu il y a longtemps, je ne me souviens plus comment il s’appelait, je ne me souviens plus de l’histoire non plus, je me souviens seulement de la tête des chiens avec des grands yeux, c’est pour ça que je suppose que c’était un livre illustré et que je dis que Miss Ice Sandwich leur ressemble. Dans l’histoire il y avait un soldat, un château et une princesse je crois. Les grands chiens avec des grands yeux couraient de toutes leurs forces dans tous les sens. D’où ils venaient, déjà ? Et où ils allaient ? Et puis je ne me souviens plus de qui se mariait avec qui, ou peut-être qu’ils ne se mariaient pas, finalement, je ne me rappelle plus bien.
La première fois que j’ai vu Miss Ice sandwich, j’étais avec maman et j’ai crié Maman, regarde ! Regarde ! Ses yeux... Maman a fait semblant de ne rien entendre. Après elle a passé les caisses en me parlant d’autre chose qui n’avait rien à voir, et c’est seulement quand on a été à l’extérieur qu’elle m’a dit d’un air gêné : Mais enfin, on ne crie pas comme ça ! Elle pouvait t’entendre, ne dis plus des choses comme ça, c’est compris ? Elle fait une drôle de tête, maman, quand elle est gênée. Même des animaux qui ne sauraient pas ce que ça veut dire gêné pourraient comprendre rien qu’en la voyant, c’est comme si elle vous obligeait à boire un produit très gênant rien qu’à le voir, d’abord, elle est tellement gênée qu’on dirait le tampon avec la figure qui veut dire “gêné”. Bah quoi, c’est vrai qu’elle a des yeux terribles et super-massifs, d’abord, alors pourquoi je ne peux pas le dire ? Parce que c’est comme ça. On ne fait pas des commentaires sur la figure des gens. Pourquoi ? Parce que c’est comme ça. J’ai répété la question tout du long jusqu’à la maison mais elle a fait juste oui oui en trafiquant son portable, sans faire attention à ce que je disais. Depuis le temps je suis habitué mais quand même ça a commencé à m’énerver, alors je me suis planté au milieu de la rue et je lui ai dit que ah ben si les jeux vidéo ça rend idiot, le téléphone portable ça rend quoi, alors, hein ? (ce qui était une attitude assez rebelle de ma part) alors elle a répondu sans lever les yeux de l’écran en marchant, Hein ? Quoi ? Je ne joue pas, je télécharge, c’est pour le travail, allez, avance, dépêche-toi, pfou, il fait une de ces chaleurs !

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