Requiem pour une ville perdue

Auteur : Asli Erdoğan
Editeur : Actes Sud
Sélection Rue des Livres

Roman en douze chapitres qui évoque plusieurs périodes de la vie de l'auteur. Un livre tel un requiem où l'on trouve la quintessence de l'oeuvre d'Asli Erdogan, qui parvient une fois encore à transmuer le réel, à imposer au lecteur le sentiment qu'il n'est plus que vibration face à un pays, une ville, et l'exil.

Traduction : Julien Lapeyre de Cabanes
16,50 €
Parution : Mai 2020
140 pages
ISBN : 978-2-3301-3488-4
Fiche consultée 117 fois

Extrait

Le premier meurtre
Autrefois, il y a bien longtemps, en cet âge d’or qu’on ne verra jamais revenir, alors que l’éternité ne se heurtait pas encore au temps, était la lumière. Et le verbe. Et le cœur né du verbe. La terre et la forme. Mais rien de tout cela n’était suffisant pour que pros-père le monde des hommes. Les dieux apprirent à s’entre-déchirer. On commit le premier meurtre, un homme tua son frère. Le sang se mélangea à l’eau, la lumière au cri... Ce qui n’était pas encore au monde abandonna le mourant, le mot se sépara du cœur, la forme oublia le visage. Tel un rideau rouge, le sang se déploya entre la mort et la vie... Ainsi notre exis-tence demeurera-t-elle à jamais inachevée, à jamais incomplète, dans notre âme chaque jour un dieu en égorgera un autre, et chaque jour nous nous recrée-rons, dans l’union du sang et du rêve.

Le cri
Il arrivait que ma mère laissât son regard longtemps posé sur moi. Et brusquement ses yeux étaient vides, comme le lit d’un fleuve asséché. De ce regard qui n’appartenait plus à personne, toute vie semblait s’être retirée... Je me souviens d’avoir, dans ces moments-là, éprouvé une peur fondamentale, exis-tentielle. Devant la porte, la peur a gagné, l’avorte-ment est évité : tel est le secret d’une vie, tel fut le miracle de la mienne. Comme si j’avais déjà lu toute mon histoire, de la première à la dernière ligne, dans les haies de buissons et les bancs de galets qui bordent le fleuve. Maculée de son sang, j’avais repris le cri de sa chair déchirée. Cri jailli des entrailles de la terre, de la naissance première. Cri qui se prolonge et court dans le silence des arbres en fleur, des épis lourds de grains, dans le silence de la vie et des mots. Jusqu’à heurter le ciel et dans l’espace vide se briser...

L’être
Je suis faite de mille gouttes de lumière, du sang qui coule sur la terre, de la poussière d’étoiles au désert épandue, de la mélodie évanouie du chant des com-mencements... Je suis la somme de tout ce que l’on m’a et ne m’a pas donné, de ce que j’ai perdu et de ce qu’il me reste à perdre, du sang des mots et du silence des lèvres... Je suis l’irracontable que cache toute histoire incessamment contée, je suis la patience obstinée de la graine enfouie dans le sable, je suis le désert attendant la pluie, je suis le regard longtemps posé, d’un bout à l’autre du néant, je suis de toutes les fins le chant qui cherche en vain sa mélo-die... Et nul, à ce jour, n’a vu mon visage dévoilé.

Informations sur le livre