Les Cloches jumelles

Auteur : Lars Mytting
Editeur : Actes Sud
Sélection Rue des Livres

Dans un village situé au fin fond d’une vallée montagnarde norvégienne, la femme du propriétaire de la grande ferme Hekne est morte en couches après avoir donné naissance à des sœurs siamoises. Les filles, soudées par la hanche, mais joyeuses et vives d’esprit, ont peu à peu manifesté un talent hors norme, celui de tisser à quatre mains des œuvres somptueuses et d’autant plus appréciées que, dit-on, les images et situations qu’elles ont mises en scène se sont avérées prémonitoires. À leur mort prématurée, leur père a fait fondre tout le métal d’argent de la ferme pour fabriquer deux cloches dont il a fait don à la magnifique église en bois debout du village. Depuis lors, leur chant mélancolique et singulier résonne dans la vallée pour annoncer le début de la messe ou, parfois, un danger imminent.

Plusieurs siècles se sont écoulés lorsque se présentent au village deux jeunes hommes : un nouveau prêtre, bien décidé à laisser une empreinte de modernité sur son passage, et un chercheur allemand en architecture venu étudier le joyau de la vallée que constitue l’église en bois debout. Les deux cloches sont menacées, tout comme le cœur d’Astrid, la descendante de la famille Hekne, qui va devoir faire un choix entre les deux prétendants et lutter pour préserver l’héritage familial…

Dans un sublime décor de glace, Lars Mytting parvient à son tour à tisser et croiser les fi ls délicats d’un conte nordique tout en finesse et d’un roman d’aventures qui s’étend sur plusieurs générations, où l’on suit la trajectoire du personnage principal, ô combien romanesque : cette église en bois debout avec ses cloches jumelles, au centre de toutes les convoitises.

Traduction : Françoise Heide
23,50 €
Parution : Octobre 2020
422 pages
ISBN : 978-2-3301-3697-0
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Extrait

DEUX SŒURS DANS UN CORPS
Leur naissance avait été difficile. Peut-être, la plus difficile qu’on eût jamais connue, dans un village où les récits de couches dramatiques s’égrenaient pourtant à l’envi. La parturiente avait beau être grosse, il avait fallu trois jours de douleurs avant qu’on comprît qu’elle portait deux enfants. Quant à savoir comment l’accouchement s’était déroulé, combien de temps la grande pièce de l’annexe avait résonné de cris, et par quel moyen les femmes présentes avaient réussi à extraire les petites – on l’avait oublié. Trop dur pour être raconté, trop affreux pour qu’on s’en souvînt. La mère des fillettes, déchirée et vidée de son sang, était morte, son nom avait disparu de l’histoire. Seule était restée dans les mémoires l’image des jumelles et de leur difformité. Elles étaient attachées côte à côte, depuis la hanche jusqu’en bas.
Mais leur infirmité s’arrêtait là. Elles respiraient, criaient et semblaient saines d’esprit.
Elles porteraient le nom de Hekne, celui de la ferme de leurs parents. On les baptisa Halfrid et Gunhild. Elles grandirent normalement, devinrent des enfants rieuses, qui n’étaient un poids pour personne, mais une source de joie l’une pour l’autre, pour leur père, leurs frères et sœurs, et pour tout le village. Très tôt, on les avait assises devant le métier. Elles y passaient des journées entières, leurs quatre bras volant à l’unisson entre chaîne et trame, si agiles qu’il était impossible de distinguer laquelle des deux tisseuses, geste après geste, glissait le fil à la place qui lui revenait dans la toile. Les motifs qu’elles inventaient étaient étonnamment beaux, souvent pleins de mystère. Leurs travaux s’échangeaient contre des pièces d’argenterie ou des animaux domestiques. Comme à cette époque, nul ne songeait à signer l’ouvrage de ses mains d’une estampille quelconque, il arriverait plus d’une fois, dans les temps ultérieurs, qu’un acheteur paie le prix fort pour une tapisserie Hekne à l’authenticité douteuse.
La plus célèbre de leurs œuvres était une représentation de la Nuit du Rascle, version locale du Jugement dernier dérivée des prophéties norroises du Ragnarok sur la fin du monde. Un océan de flammes embraserait les ténèbres, puis, une fois toutes choses consumées et l’obscurité retombée, la terre serait arasée jusqu’à la roche, tandis que défilerait la colonne des vivants et des morts, poussée devant le tribunal céleste au lever du soleil. La tapisserie fut offerte à l’église où elle demeura pendue pendant plusieurs générations, avant de disparaître une nuit derrière des portes verrouillées.
Les deux sœurs quittaient rarement Hekne, même si elles se déplaçaient bien plus aisément qu’on ne l’eût imaginé. Elles marchaient en cadence sur une sorte de mesure à trois temps, on eût dit qu’elles transportaient entre elles un seau d’eau plein à ras bord. Le seul obstacle qui leur résistât était la pente en contrebas des bâtiments. Car le terrain était abrupt, et si glissant en hiver qu’elles n’osaient risquer de s’y rompre le cou. Mais sur ce versant ensoleillé, la glèbe avait tôt fait de réapparaître à nu, souvent dès le mois de mars, et les jumelles sortaient dès que pointaient les rayons printaniers.
La ferme, construite parmi les premières des environs, était par conséquent l’une des mieux pourvues. Elle disposait de deux alpages, dont le plus vaste s’enorgueillissait d’un troupeau de vaches grasses, qui pâturaient dans des prairies à l’herbe bien verte. De plus, les gens de Hekne accédaient sans peine à Nedre Glupen, un lac poissonneux, avec un abri à bateaux en rondins de neuf pouces de long. Mais ce qui faisait avant tout la richesse d’un paysan du Gudbrandsdal, c’était la quantité d’argenterie qu’il possédait. Elle tenait lieu de coffre-fort, une réserve visible de tous et dont on se servait. Une ferme respectable se devait d’avoir des couverts pour au moins dix-huit convives. À Hekne, grâce à la vente des tapisseries, on en avait acquis pour trente.
Alors que les jumelles étaient adolescentes, l’une d’elles tomba malade. Il vint à leur père l’idée d’une issue insupportable – que la survivante pût avoir à traîner le cadavre de sa sœur. Aussi Eirik Hekne alla-t-il prier à l’église pour que la mort les prît toutes deux ensemble.
Cette prière toucha le pasteur, et Dieu également, faut-il croire. La fin arriva le jour même. Se voyant partir, les jeunes filles demandèrent qu’on les laissât seules. Leur père et leurs frères et sœurs, restés derrière la porte, comprirent qu’elles parlaient d’une affaire importante à régler. Ce jour encore, elles achevèrent le tableau du Rascle. Le père les laissa travailler en paix, car il y avait chez elles quelque chose de plus grand, quelque chose que ne pourraient jamais saisir ni lui ni aucun de ceux qui n’atteignaient qu’à la hauteur des pierres et de la surface des eaux. Si elles l’avaient commencé à quatre mains, Gunhild dut le finir sans l’aide de Halfrid, morte à ses côtés. Vers le soir, on entendit tousser, puis on devina que le peigne avait glissé à terre.
Les gens de la maison entrèrent dans la pièce et virent que Gunhild était sur le point de passer. Elle s’était allongée, le visage tourné vers sa sœur, et ne sembla pas prêter attention à leur présence, mais elle dit :
“Tu fouleras long, et moi au près, et quand le tapis sera tissé, toi et moi on retournera.”
Elle s’empara des mains de Halfrid, entrelaça ses propres doigts et ceux de la défunte, se blottit contre elle, et elles restèrent ainsi couchées, les mains jointes comme en une prière à deux voix.
Dans les générations suivantes, ce propos de Gunhild ferait l’objet de controverses dans la famille, à cause de l’ambiguïté de sa tournure dialectale. Fouler pouvait faire allusion au tissage tout autant qu’à la marche. Quand la tapisserie fut offerte à l’église, le pasteur inscrivit, au dos de la plaque de bois à laquelle on l’avait clouée, les dernières paroles de Gunhild. Mais la langue écrite de l’ecclésiastique n’avait pas l’épaisseur du dialecte. Elle produisit une formulation un rien pauvrette : “Tu iras loin et moi tout près, et toutes deux nous reviendrons quand l’ouvrage sera fait.”
Les sœurs furent enterrées sous le plancher de l’église, et leur père, reconnaissant qu’on leur eût accordé d’être pareilles jusque dans la mort, fit fondre deux cloches qu’on appela les Cloches jumelles. Leur son, d’une puissance et d’une profondeur inégalées, portait depuis le vieux clocher en bois jusqu’au bout de la vallée, suivait le flanc de la montagne pour venir rebondir contre les parois rocheuses. Quand les eaux du lac Løsnesvatnet, qui s’étendaient au pied de l’église, étaient prises dans les glaces, il parvenait jusqu’aux trois villages voisins, comme l’écho harmonieux et lointain de leurs propres cloches, et d’aucuns affirmaient même l’entendre depuis les alpages, lorsque le vent s’y prêtait.
Le premier sacristain qui les fit sonner devint sourd au bout de trois offices. On construisit, au plus bas du clocher, un palier où pourrait se tenir son successeur. Celui-ci se bourra les oreilles de cire et protégea son ouïe d’une sangle de cuir enroulée autour de son crâne.

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