L'intimité

Auteur : Alice Ferney
Editeur : Actes Sud

Alexandre et Ada forment un couple heureux et s’apprêtent à accueillir un enfant. À l’heure de partir à la maternité, Ada confie son premier-né à leur voisine Sandra, une célibataire qui a décidé de longue date qu’elle ne serait pas mère. Après cette soirée décisive, la libraire féministe garde un attachement indéfectible au jeune garçon et à sa famille. Quelques années plus tard, sur un site de rencontres, Alexandre fait la connaissance d’Alba, enseignante qui l’impressionne par sa beauté lisse et sa volonté de fer…

Sandra, Alexandre, Alba – sur ces trois piliers, Alice Ferney construit son roman : en révélant les aspirations, les craintes, les opinions, les hésitations, les choix de ces personnages, elle orchestre une polyphonie où s’illustrent les différentes manières de former un couple, d’être un parent, de donner (ou non) la vie. S’amusant à glisser des dialogues philosophiques dans une comédie de mœurs, alternant les points de vue pour déplier toutes les réalités d’un projet ou d’une certitude, elle ausculte magistralement une société qui sans cesse repousse les limites de la nature et interroge celles de l’éthique pour satisfaire au bonheur individuel et familial.

22,00 €
Parution : Août 2020
368 pages
ISBN : 978-2-3301-3930-8
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Extrait

Le pressentir ou l’imaginer aurait été funeste : elle les vit ensemble pour la dernière fois ce jour-là, un samedi de septembre, en fin de matinée. Ils formaient un de ces couples que les autres admirent sans les connaître ou même envient, et elle les admirait en effet. Les architectes du quatrième, ainsi les appelait-on dans l’immeuble. Ils étaient jeunes et amoureux, instruits et entreprenants, franchement doués sans être pour autant arrogants ou orgueilleux, ce qui les rendait sympathiques. Des gens à qui tout souriait, comme on dit, et qui, preuve supplémentaire d’intelligence, ne la ramenaient pas. L’heure de la naissance étant venue, ils s’en allaient à la maternité. En tant que voisine familière et amicale – elle occupait l’appartement au-dessous du leur sans jamais s’être plainte du bruit qu’occasionnent forcément des jambes enfantines –, Sandra avait accepté de garder leur fils et c’est avec sa main dans la sienne, avec cette inhabituelle sensation de petitesse et de fragilité, qu’elle leur a dit au revoir, ne vous inquiétez pas pour Nicolas, on va bien s’amuser tous les deux. Elle faisait là une promesse difficile à tenir car elle ne s’était jamais plu dans la compagnie des enfants et croyait ne pas savoir s’y prendre avec eux. À ce soir mon grand, a dit l’homme, tandis que la mère – la belle Ada – envoyait un dernier baiser. Aussitôt le jeune Nicolas a refait vers elle le même geste : embrasser ses doigts et lancer sa main vers le ciel, un geste que visiblement il faisait pour la première fois et qui l’amusa, comme nous enthousiasment les inaugurations et les découvertes. Les yeux d’Ada brillaient anormalement, Sandra le remarqua, la future mère devait être émue par l’inquiétude, l’appréhension, et lutter pour cacher à son petit garçon la minuscule probabilité qui existait de ne pas revenir, ce risque infime qui pesait sur elle et alarmait son esprit à l’instant de quitter son aîné. Près de cent femmes meurent en France chaque année en accouchant, ça fait presque un accident tous les trois jours, depuis que je l’ai découvert je ne peux pas m’empêcher d’y penser, après tout, pourquoi cela ne tomberait pas sur moi ? avait-elle confié à Sandra quelques semaines plus tôt, au moment d’organiser avec elle cette journée particulière. (Je préfère ne pas faire venir ma mère, elle s’installerait à la maison et agacerait Alexandre, elle est capable d’être très énervante ! avait expliqué Ada en riant, gênée de critiquer sa mère.)
Ada s’était mise à avoir peur. Tous les périls que court la chair lui étaient apparus ; elle était passée du côté de ceux qui savent que le corps est sournois, un traître redoutable, un étranger sans pitié qui peut nous tuer et un jour ou l’autre finit par le faire. Elle avait compris. Rien de semblable ne l’avait troublée pour la naissance de Nicolas, elle était alors heureuse sans arrière-pensées, mais ce temps d’innocence était dépassé. Plus nous avançons dans la vie, plus nous en connaissons les dangers, plus nombreux sont les récits qu’on nous a faits – terribles maladies dont nous apprenons l’existence et la forme, accidents affreux ou stupides, malchances ou erreurs qui coûtèrent la vie à des malheureux. Il y a tant de morts possibles et tant de défunts nous ont déjà précédés dont nous avons connu les épreuves. La plupart du temps, nous sommes distraits ou nous nous distrayons de ces menaces, engagés dans l’action, captifs de nos jours tels qu’ils sont constitués, mais parfois, à l’instant d’une situation que nous savons périlleuse, reviennent tous les récits funestes qui s’y sont attachés, comme une traîne d’effrois, une escorte macabre. Dieu sait que les femmes enceintes entendent toutes sortes d’histoires, Ada les avait entendues, ces histoires de femmes (de bonnes femmes, disent les misogynes), des épopées, des tragédies, qui se transmettaient autrefois à voix basse, dans les cercles restreints dont on excluait les jeunes filles, et qui désormais se postent sur internet ou se racontent en public, parce que l’on divulgue plus facilement sa vie, on aime la dire et la montrer, on en expose et diffuse volontiers les réussites, avec fierté et assurance, comme une proclamation de son accomplissement, de sa propre fécondité en l’occurrence, et peut-être avec une ambition de convertir toute femme à la maternité en lui faisant sentir que manquer ça c’est passer à côté de la vie (car on pense ainsi le jour où l’on accouche). C’est un fait : les mères se parlent entre elles, et parlent à celles qui le seront bientôt, et souvent plaignent celles qui ne le seront jamais. L’instant de mettre au monde ? Le sujet ne s’use pas. Chaque fois qu’il arrive sur le tapis il se déploie, rebondit, en expansion vers une mythologie dont on ne compte pas les héroïnes et les drames. Chacune a son mot à dire, son incident à raconter. Une telle dont le bébé est mort dans son ventre, et celle qui attendait un enfant sans cerveau. Une autre qui a perdu les eaux dans le taxi et celle qui a espéré pendant six heures une césarienne pourtant programmée. Une à qui la péridurale n’a fait effet que d’un seul côté et celle qui a failli mourir, dont le mari a poursuivi la clinique pour négligence et a gagné son procès, comme cette autre dont le fils était mort à peine né. En plus de ces conversations, les forums sur internet accueillaient désormais une prolifération de récits, écrits de toutes les manières possibles et livrés en pâture aux futures parturientes en quête d’informations, les saisissant dans leur attente incertaine et inquiète, pour les réjouir, les effrayer ou les éblouir.

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