Le Cas critique du dénommé K

Auteur : Aziz Mohammed
Editeur : Actes Sud

Le narrateur est un jeune homme de 26 ans, apathique, dépressif, qui se sent totalement étranger dans son milieu familial comme parmi ses collègues de la Compagnie pétrochimique qui l’emploie depuis qu’il a obtenu sans enthousiasme son diplôme universitaire. Lecteur assidu, il s’isole avec ses livres, s’identifiant aux personnages de Kafka, Hemingway, Knut Hamsun, Tanizaki et bien d’autres. La lecture du Journal de Kafka l’incite à consigner ses sensations et ses réflexions mais il se convainc rapidement qu’il n’a pas grand-chose à dire. Jusqu’au jour où il apprend qu’il est atteint de leucémie…

Publié en 2017, ce roman est l’un des plus remarquables de la littérature saoudienne, en plein essor depuis deux décennies mais qui a été très peu traduite en français et dans les autres langues européennes. Il frappe par la modernité de son écriture, la description minutieuse des ravages du cancer, que le dénommé K. affronte avec un discret humour noir, et surtout par une approche originale et fi ne du thème universel de l’exil intérieur.

Roman traduit de l’arabe (Arabie saoudite) par Simon Corthay
22,50 €
Parution : Janvier 2021
300 pages
ISBN : 978-2-3301-4431-9
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Extrait

SEMAINE 1
Sitôt réveillé, j’ai la nausée. J’ai du mal à respirer, je me frotte les yeux et je regarde dans le vague, à travers les brumes du sommeil. Il y a des taches sombres sur mon oreiller. À ma façon de respirer, je me dis que ça doit être mon nez. J’ai une sensation de sécheresse dans la moustache, sur la gauche, du sang a coagulé à cet endroit, il y en a aussi à l’intérieur de ma narine, encore liquide celui-là. Je sors en sursaut de ma torpeur et je lève brusquement la tête, mais l’instant d’après mon pouls retombe déjà. À en juger par la position du soleil, je suis en retard de toute façon. Je me retourne de l’autre côté de l’oreiller et je referme les yeux.
Je me souviens qu’avant de m’endormir, à l’aube, je lisais un livre. Avant, j’avais pris une douche chaude. J’ai lu quelque part que ça aide à trouver le sommeil. Avant ça encore, j’avais mangé, fumé, passé d’une pièce à l’autre, allumé et éteint la lumière, je m’étais mis au lit, relevé, rassis, sans but. Rien qui ne se distingue de ce que font les gens quand ils n’arrivent pas à dormir. Je n’ai pas choisi le bon jour pour me contenter de deux heures de sommeil, si tant est qu’il y en ait un bon pour ça. Sur la commode, au milieu du foutoir, le réveil qui sonne le rappel de son alarme stridente me fait l’effet d’un clou planté dans le crâne.
Il me faut quelques minutes avant de pouvoir enfin m’extraire du lit. Je tourne et retourne dans ma tête l’évidence de mon retard sans que cela m’incite à me presser. J’urine et, à la couleur du liquide, je me dis que je dois manquer d’eau. Je me brosse les dents et, quand je commence à avoir mal aux gencives, je me dis que ça doit être le moment d’arrêter de brosser. Je me passe de l’eau sur le visage pour en effacer les stigmates de la nuit, puis je nettoie le sang dans la moustache et à l’intérieur de la narine. Je sens cette odeur métallique si familière. Un filet s’insinue dans ma gorge, un passé lointain se rappelle à mon bon souvenir.
Enfant, je saignais régulièrement du nez. Je sentais le liquide tiède s’écouler doucement le long de la fosse nasale avant de le voir tomber sur mes habits et sur mes pieds. La première vision de ce sang était toujours très impressionnante, même si je ne ressentais aucune douleur. Bien souvent, ces écoulements sanguins m’empêchaient de jouer avec les autres après l’école, surtout les jours de canicule. J’avais beau être passé maître dans l’art de stopper l’hémorragie, en plaçant un glaçon à la base du nez par exemple, ou en comprimant à deux doigts le vaisseau rompu pour le refermer, le soleil furieux de ce pays avait le pouvoir de rouvrir les vannes à tout moment.
Mais on est en hiver, la fenêtre est là pour me le confirmer : du soleil sur le produit de la dernière averse. J’enfile mes habits en vitesse. De toute ma routine, c’est le seul moment où je fais mine de vouloir rattraper mon retard. Je sors, et il se remet à pleuvoir.
Dans la voiture, la radio crache sa musique à plein tube quand je mets le contact. Je coupe le son avec la même rage qu’au moment de tendre le bras vers la commode pour éteindre le réveil. Durant tout le trajet, je ne pense à rien. Les essuie-glaces balancent à droite et à gauche comme un pendule d’hypnose. Je me retrouve très vite dans le parking plein à craquer, je reprends mes esprits. Je me gare loin et je presse le pas ; il fait froid, tout pousse à se dépêcher.
Durant les trop longues minutes de marche en direction de la tour, je lève plusieurs fois la tête et je l’observe. Le bâtiment se laisse voir tout entier de partout, on peut s’y rendre facilement, d’où qu’on vienne, mais son entrée se fait désirer, il faut effectuer quantité de détours pour y parvenir. On a beau s’en approcher, on a l’impression qu’on n’y arrivera jamais.
Rien n’a changé depuis hier, pourtant, d’une certaine façon, tout est différent, tant je me sens étranger à tout ce qui m’entoure.
Sitôt franchie la porte de service, on est assailli par cette forte odeur de peinture qui persiste dans le couloir mal aéré. À l’autre bout, des escalators dont on ne voit pas la fin poursuivent inlassablement leur mouvement d’ascension, donnant le sentiment de vouloir nous emmener jusqu’à l’endroit où l’on désire se rendre. Mais on n’emprunte ces escaliers mécaniques que pour accéder au hall d’où partent les ascenseurs, et là on attend. Vu l’heure avancée, il n’y a que moi. Mais l’attente est la même qu’il y ait du monde ou qu’on soit seul. La baie vitrée du hall donne sur un espace extérieur qui comprend un parc où personne ne se promène jamais et des bancs de bois où s’assoient les fumeurs. Je parviens toujours à évaluer l’ampleur de mon retard au nombre qu’ils sont là-dehors. On ne descend pas fumer juste après être arrivé, il faut d’abord être vu en haut suffisamment longtemps pour que sa présence soit attestée. Il se peut que cette baie vitrée ait été conçue précisément pour que les gens puissent se distraire avec ce genre d’observations pendant qu’ils attendent. Et, dès que l’ascenseur arrive, ils se bousculent pour entrer, comme s’il leur était insupportable d’avoir ce spectacle sous les yeux une seconde de plus.

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