Arbre de l'oubli

Auteur : Nancy Huston
Editeur : Actes Sud

«Arbre de l'oubli » brosse le portrait d'une famille américaine aisée, privilégiée, éduquée... puis, élargissant le tableau peu à peu, nous montre les fils inattendus qui relient cette famille aux pages les plus sombres de l'Histoire moderne. En dessinant un chemin tortueux à travers l'émancipation pas toujours réussie de trois personnages complexes, le roman aurait pu prendre les tonalités d'un parcours initiatique. Mais il s'agit, une fois le tableau appréhendé dans sa globalité, d'un grand roman d'Histoire vivante tant il convoque les enjeux essentiels d'aujourd'hui : racisme, religion et laïcité, procréation pour autrui, violence, misère et colère, féminisme et représentation.

19,00 €
Parution : Mars 2021
230 pages
ISBN : 978-2-3301-4691-7
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Extrait

Ouagadougou, 2016
Avec Hervé vous partez de l’aéroport de Newark le 12 janvier. Pendant l’escale à Bruxelles tu t’achètes un petit carnet noir, Shayna, et y inscris les mots burkina faso en lettres majuscules. Toutes les entrées seront en majuscules en raison des cris qui se déchaînent désormais en toi.
Arrivant à Ouaga le lendemain matin, vous prenez une chambre au Kavana, un hôtel sans prétention qu’Hervé connaît déjà, un peu à l’écart du centre-ville. Bagages défaits, vous arrachez tous vos habits, prenez une douche, faites tendrement l’amour, prenez encore une douche, mettez des habits propres.
Hervé avait raison : l’Afrique est un rude choc. Dès que vous ressortez faire quelques pas dans le quartier, tous tes sens débordent d’impressions nouvelles. Chaleur sévère et sèche. Foules dans les rues. Hommes accroupis devant des magasins. Femmes lestées de bébés sur le dos et de charges invraisemblables sur la tête. Gamins sur des scooters qui pétaradent en lâchant des nuages de fumée noire. Petits gosses se chamaillant dans la poussière rouge. Constructions jamais finies. Trottoirs où s’amoncellent fruits et légumes, ordures et pneus, batteries et vieilles nippes. Hervé t’explique que la puanteur omniprésente vient du plastique européen qui brûle à l’air libre en bordure de la ville, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Brouhaha, confusion, difficulté. Mais aussi – le sourire des gens. Et la musique : le doux rythme du balafon et du tambour qui, faible ou frénétique, proche ou lointain, flotte dans l’air à tout instant en provenance d’on ne sait où.
Le surlendemain de votre arrivée ton corps craque : entre la migraine et la diarrhée, la fatigue et l’étrangeté, tu n’arrives pas à quitter le lit. Hervé te caresse les cheveux, pose un baiser sur ton front, allume le climatiseur, informe l’homme à la réception que sa femme va passer quelques heures seule dans leur chambre et qu’il faudra la prévenir si jamais la connexion internet se rétablit – et sort pour une réunion de travail.
À midi tu manges un bol de riz au restaurant de l’hôtel et remontes te coucher.
Quand tu te réveilles le jour baisse déjà, il doit être dix-huit heures passées. Le crépuscule tombe soudainement près des Tropiques. Traversant la pièce minuscule, tu te postes à la fenêtre et regardes la rue en bas. Aux USA, te dis-tu, peu de gens sont capables de concevoir une pauvreté pareille. Non, en fait, chaque famille ne possède pas un lave-linge et un sèche-linge et une télévision et un réfrigérateur et un lave-vaisselle et une cuisinière électrique et un congélateur et un four à micro-ondes et une voiture et un ordinateur et et et et et et et et et et et...
Hervé t’appelle sur la ligne de l’hôtel.
Tu te sens mieux, Shayna d’amour ?
(Tu adores sa mauvaise prononciation de ton prénom, qui le fait sonner comme shine, briller, ou shy, timide au lieu de shame, la honte.)
Oui, un peu mieux.
J’ai croisé de vieux amis. On est au café Cappuccino, au centre-ville. Tu te sens assez bien pour nous rejoindre ?
C’est limite.
Demande à la réception de t’appeler un taxi mob. Tu réfléchis, prends une décision : Écoute, je
crois qu’il vaut mieux que je me repose encore aujourd’hui. Amuse-toi, je t’attends tranquillement. Comme ça, demain je serai en forme.
Je t’aime, Shayna, dit Hervé.

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