La Costumière

Auteur : Patrick Mcgrath
Editeur : Actes Sud

Janvier 1947. Londres est en ruine, il n’y a rien à manger, et c’est l’hiver le plus froid qu’on ait connu de mémoire d’homme. Pour ne rien arranger, Charlie Grice, immense acteur de théâtre, vient de mourir brutalement, en pleines représentations de La Nuit des rois. Accablée de chagrin, sa veuve, Joan, chef costumière du théâtre Beaumont, tombe passionnément amoureuse de sa doublure dans la pièce, persuadée que ce nouveau Malvolio abrite l’âme de son époux. Jusqu’au soir où elle découvre le terrifiant secret de Gricey. Projetée dans un nouvel univers de ténèbres, Joan comprend que le fascisme peut bien se cacher, il ne meurt jamais. Un roman parfaitement envoûtant, d’une élégance d’écriture rare.

Traduction : Jocelyn Dupont
22,50 €
Parution : Mars 2021
336 pages
ISBN : 978-2-3301-4876-8
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Extrait

Le comédien Charlie Grice nous avait quittés. Sa mort avait été un choc, et tout le joli petit monde du théâtre londonien s’était retrouvé pour ses funérailles. Nous étions au mois de janvier 1947, et il faisait un froid glacial ce jour-là à Golders Green. Nous étions rassemblés sur le parvis, si nombreux que les retardataires durent rester à l’extérieur une fois que nous eûmes pénétré dans la grande chapelle. Tous au grand complet ; Gricey le valait bien. Même si on pouvait se douter qu’il n’aurait pas choisi Golders Green. Sa fille Vera était là, lunettes sombres et manteau de fourrure noir. Elle aussi était comédienne, et elle resta accrochée au bras de sa mère durant toute la cérémonie. Joan Grice était la mère, également vêtue de noir, son visage derrière un voile. On ne l’aimait guère, Joan, mais en un jour comme aujourd’hui, il était difficile de ne pas éprouver un peu de compassion pour elle. Apparemment, leur mariage avait été heureux.
On a pu dire de Joan qu’elle était une belle femme. Pour sûr, elle était remarquable, exceptionnelle, même. Elle avait les cheveux noirs, sans une seule mèche grise, coiffés vers l’arrière, ce qui lui donnait un air sévère. Pour mieux, disait-on, fendre le monde telle la lame d’une faux. Elle était aussi grande que son défunt mari, la silhouette élancée. Son visage était pâle et sculptural, comme gravé dans du marbre blanc ; elle avait le port altier : l’effet pouvait être théâtral. Mais grand Dieu – nous sommes navrées d’avoir à le préciser – qu’elle avait de mauvaises dents ! Jaunies, espacées, noires à la racine. Et comme cela arrive avec tant d’Anglais, sa dentition expliquait peut-être l’aigreur de sa personne et sa parfaite réticence à sourire. Elle pouvait être mauvaise langue, mais son esprit demeurait vif, même quand elle avait bu. Et elle était l’une des meilleures costumières de Londres.
Elle portait ce jour-là sa tenue de prédilection : un ensemble en tissu noir de bonne facture dont la coupe était peut-être un brin démodée mais qu’elle rehaussait d’une touche argentée au col ou au poignet. Avec une aiguille à la main, elle était la plus adroite et la plus rapide de toutes les femmes, du moins quand il fallait l’être. Un peu de tissu plissé, de rembourrage, une épingle, une surpiqûre et la voilà qui transformait le plus commun des habits en un vêtement d’une élégance rare. Sous son manteau, elle portait une petite veste droite, un peu élargie aux épaules, et en dessous une jupe serrée sur des bas de soie.
Joan était fière de son métier et de la manière dont elle le faisait ; elle attendait la même rigueur de ceux qui travaillaient sous ses ordres. Elle avait toujours tâché d’épargner à son mari la cruauté qu’elle pouvait déverser sur d’autres simples mortels, sans pour autant y parvenir totalement. Mais quand il s’agissait de leur fille – quand il s’agissait de Vera – elle devenait une vraie lionne. Elle connaissait la plupart des personnes présentes dans l’assemblée à l’exception de quelques visages qu’elle n’avait jamais vus auparavant (mais nous savions bien sûr de qui il s’agissait). Ce n’étaient pas des gens du théâtre ; après tout, Gricey avait de nombreuses fréquentations, qui pouvaient d’ailleurs inclure quelques criminels. Sir John Borgue était là, l’air plutôt en forme, elle s’était souvent occupée de ses costumes ; il y avait aussi Lady Anna Flitch, toute de blanc vêtue, un vague sourire sur son visage trop poudré quand elle tendit le bouquet de lys qu’elle avait apporté – mais où diable avait-elle réussi à trouver des lys par cet hiver si austère ? Ed Colefax était présent, ainsi que Jimmy Urquart, toujours l’air en forme malgré un bref séjour derrière les barreaux, et ses deux vieilles copines Hattie Waterstone et Delphie Dix – cette vieille gigue était désormais en fauteuil roulant –, Rupert aussi, fauché comme les blés, à ce qu’on disait, mais bien là, comme tout ce bon vieux petit monde qui avait survécu à la guerre. Et dire que Gricey n’était pas là pour voir ça. Il aurait adoré.
Pendant ce temps, Vera restait cachée derrière ses lunettes noires, cramponnée au bras de sa mère tandis qu’elles se dirigeaient vers la chapelle. Sa détresse était manifeste. Vera, si grande, si belle, encore plus sculpturale que sa mère et pourtant si fragile aujourd’hui. Vraiment bouleversant, avons-nous pensé.
Vera était mariée à Julius Glass, l’ancien imprésario, un homme mince au teint cireux, de vingt ans son aîné. Il se tenait sur sa gauche, avec à ses côtés Gustl Herzfeld, une réfugiée juive qu’il avait apparemment sauvée des griffes des nazis, un spécimen tout à fait intéressant. Elle avait déclaré à Hattie que Julius était son frère mais nous avions toutes nos doutes là-dessus. Honnêtement, cela ne paraissait pas possible. Quoi qu’il en fût réellement, Julius affichait alors un air sombre et vigilant au milieu de ses femmes, un peu à la manière d’un héron cendré. Les sentiments de Joan envers lui étaient impossibles à déchiffrer mais, pour manier l’euphémisme, nous avions entendu dire que Julius et Gricey n’étaient pas en très bons termes. On racontait même que Julius était là, dans les escaliers, quand il était tombé.
Telle était la famille. Ils furent conduits ensemble vers l’avant de la chapelle et prirent place sur le même banc. Joan entendait des bribes de conversation dans son dos et même un rire s’élever de temps à autre. Nous avions toutes chéri Gricey – certaines plus encore que d’autres. Puis vint le cercueil. Il entra sur scène par la gauche, porté par six hommes forts. Vera laissa échapper un sanglot, et Julius lui passa un bras autour de la taille. Joan pensa qu’elle allait lui signifier de le retirer mais au lieu de cela, elle se blottit tout contre lui comme si elle menaçait de s’écrouler sur les dalles froides du sol. La pauvre petite. C’est vrai qu’il faisait froid ; une petite brume se formait devant la bouche de ceux qui parlaient et encombraient la chapelle dans laquelle flottait un nuage de vapeur. On attendait de la neige pour la fin de journée. C’est reparti, nous sommes-nous dit, pour un hiver affreux.
Puis on défila au podium pour évoquer la mémoire de l’homme. On entendit quelques anecdotes. Son poste de policier volontaire dans le West End durant la guerre. Les histoires qu’il racontait. Il avait même été là le jour où cette terrible bombe avait explosé dans le conduit de ventilation du Café de Paris ; une histoire tragique. L’engin avait littéralement pulvérisé le chanteur de jazz Snakehips Johnson. Cent quatre-vingt-six personnes avaient péri à Londres ce soir-là.

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