Soror

Auteur : Mathilde Janin
Editeur : Actes Sud
Sélection Rue des Livres

Elle s’appelle Légion, mais elle joue toute seule : la musicienne au crâne rasé sillonne la France et l’Europe en fourgonnette pour donner des concerts dans les bars. Son nom est tatoué sur le bras de Nicola, une belle jeune femme à l’étrangeté farouche qui retrouve un soir un ancien camarade de collège avec lequel elle voudrait évoquer le passé.

Si l’histoire de Légion et Nicola était un puzzle, les pièces à assembler seraient des enfants étudiant le violon dans un château entouré de hauts murs, un frère mort trop tôt, un poète amoureux, une actrice mystérieusement disparue, un professeur de piano aux boucles angéliques, une fillette qui attend sa mère bien tard après l’école…

Dans une langue mélodique et brutale, Mathilde Janin orchestre un roman des mensonges et des angles morts pour écrire le saccage de l’enfance, les traumatismes indicibles. En confrontant des jeunes filles à la névrose et au déni d’une société qui n’aime pas les voir libres, elle invente une poétique de la mémoire fracassée, et mise sur l’antidote des amitiés extraordinaires.

20,00 €
Parution : Mars 2021
256 pages
ISBN : 978-2-3301-4893-5
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Extrait

Depuis que le père d’Éric avait perdu son travail, il se traînait dans la maison. Le garçon guettait les signes de sa présence. Son pas aussi lourd qu’un roulis de pierres. Le bourdonnement qui le précédait, comme s’il avait avalé un nid de frelons. Lorsqu’il apparaissait enfin, c’était un homme compact qui se révélait, dont les cheveux blanchis prématurément portaient la trace d’une blondeur passée. Un type solide à qui on aurait acheté sans hésiter une voiture d’occasion, une maison.
Il s’appelait Daniel Drouot et il avait été licencié deux mois plus tôt. Un métier en rapport avec les trains, avec les caténaires des trains, qu’il résumait en deux mots dont le benjamin saisissait mal les implications. Import. Export. Voilà, le métier du père, c’était ça : quelque chose venait, quelque chose repartait, l’enfant ne savait quoi.
Les deux frères d’Éric, des adolescents voraces aux épaules déjà larges, avaient coutume de se moquer du garçon, de son ignorance, de tout ce qu’il n’arrivait que partiellement à saisir. Les fils Drouot étaient également affublés d’une sœur, une créature apathique et butée. Lorsqu’Éric la comparait à leur mère, à la beauté délicate et raffinée de leur mère, il se sentait vaguement déprimé. Il jalousait les privilèges dont cette sœur jouissait, la façon dont elle se distinguait jusque dans les châtiments parentaux. Si l’un des garçons faisait une bêtise, les deux autres pouvaient être sûrs de recevoir eux aussi une correction. La fille, elle, y échappait. Une fois seulement, leur père avait levé la main sur elle : deux ans plus tôt, il l’avait surprise dans la chambre d’Éric. Un stéthoscope en plastique enfoncé dans les oreilles, elle parcourait du pavillon le corps nu de son frère. Daniel Drouot avait empoigné sa fille par les cheveux pour la traîner le long du couloir et la jeter dans sa chambre. Il ne lui avait pas adressé la parole pendant deux jours. Elle avait passé le premier à pleurnicher, la tête enfouie dans ses peluches. Le lendemain, elle avait déployé tout un éventail de séductions pour être pardonnée : crêpes grumeleuses, décorations en pâte à sel, baisers. À l’issue du week-end, elle avait regagné sa place de favorite ; son corps absurde, où se dessinaient les deux bourrelets d’une poitrine naissante, confortablement installée sur les genoux du père.
Cette complicité silencieuse qui trop souvent le prenait à témoin torturait Éric. Elle le narguait, serpentait en lui pour installer dans son ventre un mélange d’envie et de dégoût. Le mercredi, quand le garçon rentrait du foot, il les surprenait, père et fille, paisiblement enlacés devant la télévision. Éric n’avait que huit ans et pourtant, c’était sa grande sœur que leur père allait chercher à la sortie du collège pour la conduire à son cours de modern jazz avant de l’emmener déjeuner chez l’un des “oncles” des enfants – Paul Lalande, le cousin issu de germain de maman, Frank Scheffer, l’ami d’enfance de papa. C’était à sa fille que Daniel Drouot consacrait son après-midi. Éric rentrait le premier, à dix-sept heures. Un frère arrivait ensuite, puis le second, puis leur mère, qui travaillait dans une des écoles de l’agglomération, à une vingtaine de kilomètres de chez eux.
Dès qu’Éric franchissait la porte, son père l’appelait d’un ton surpris, faux, comme s’il feignait de s’éveiller à peine. Déjà là ? Viens t’asseoir avec nous. Éric marmonnait un refus avant de filer dans sa chambre, les joues échauffées, humilié d’avoir une fois de plus perturbé une routine où il devinait ne pas avoir de place. Il lâchait son sac de sport à ses pieds et collait son dos à la porte fermée, le temps de reprendre son souffle. Dans ce brutal élancement de honte, de désir et de panique qu’il laissait se dissiper avant d’entreprendre de ranger ses affaires, résidait l’amour immense et irraisonné qu’il vouait à son père.

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