Avant les années terribles

Auteur : Victor del Árbol
Editeur : Actes Sud
Sélection Rue des Livres
En deux mots...

Dans une Afrique encore traversée de magie et de superstition, l'épopée tragique d'un enfant soldat, victime et bourreau, innocent et coupable.

Après l'enfer de Nazino et la Russie stalinienne de "Toutes les vagues de l'océan", Victor del Árbol nous plonge dans les ténèbres du cœur de Joseph Kony, le Sorcier du Nil.

Traduction : Claude Bleton
23,00 €
Parution : Septembre 2021
400 pages
ISBN : 978-2-3301-5316-8
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Présentation de l'éditeur

Arrivé à Barcelone encore adolescent, Isaïe a lutté d’arrache-pied pour gagner son droit au bonheur. Il s’apprête à connaître les joies de la paternité et pense avoir tourné le dos pour toujours à une Afrique féroce qui embrigade des enfants. Quand il reconnaît, dans l’embrasure de la porte de son atelier, un ancien camarade (ou plutôt frère d’armes), il perçoit d’instinct que sa paisible existence vient de voler en éclats. L’émissaire exerce désormais des fonctions officielles, et Isaïe se laisse convaincre de retourner en Ouganda afin de participer à une conférence sur la réconciliation nationale.
Pour retrouver sa femme, enlevée quelques jours après qu’ils ont atterri à Kampala, il devra à nouveau tromper, tuer et trahir. Plonger encore au cœur des ténèbres, au risque comme Kurtz de s’y perdre, “d’aimer l’obscurité, entrée dans ses veines”.
L’homme d’aujourd’hui doit apprendre à pardonner à l’enfant d’hier, celui des années terribles. Mais Isaïe est à présent l’appât chargé de faire sortir du bois les anciens leaders de l’Armée de résistance du Seigneur de Joseph Kony, qui fomentent un coup d’État depuis le Congo voisin. Il lui faudra choisir non pas entre le bien et le mal mais entre le mal et le pire, et savoir si l’on peut être victime sans être innocent.
L’auteur excelle ici comme jamais à explorer la zone ténébreuse et sauvage fichée dans le cœur des hommes.

Extrait

Barcelone Été 2017
Préface
Les yeux vifs d’Isaïe sondent la femme qui s’assied en face de lui. Cécile – c’est son prénom – a préféré la chaise inconfortable au canapé, une déclaration d’intentions peu prometteuse. L’instantané est complet quand elle serre les genoux et enfonce le pli de sa robe rouge entre les jambes, une réaction inutilement défensive qui trouble Isaïe. Pour la énième fois, il se répète qu’il a eu tort de l’appeler ; à l’évidence, aucun des deux ne se sent à l’aise après ce qui s’est passé un an auparavant, à Kampala.
Comme Isaïe a insisté pour que cette rencontre ait lieu, c’est à lui de prendre la parole, mais il ne trouve pas les mots qui allégeraient la tension. Au lieu de cela, il contemple le magnifique collier de cauris qu’elle porte autour de son long cou. Les coquillages scintillent et provoquent un curieux jeu de reflets sur son visage, ses traits figés et ses lèvres entrouvertes. Isaïe ne se rappelait pas qu’elle était si belle, si grande, et que sa peau était si foncée. Par contraste, ses yeux semblent tissés de fils d’un blanc éclatant, mais ses pupilles ressemblent à des boutons noirs cousus en surface.
Cécile, gênée par cet examen exhaustif, se tourne d’un battement des paupières vers le mur du fond, et ses coquillages tintent comme ceux que la grand-mère Ng’o accrochait autour des portes pour chasser les mauvais esprits. Isaïe suit le regard de son invitée, tourné vers la bibliothèque pleine de livres. Sur le dernier rayon, un poisson-chat anachronique en porcelaine.
Un cadeau de son beau-père, un de ces cadeaux encombrants qui ne cessent de changer de place avant de finir à la poubelle. — Ils ne sont pas à moi, dit-il un peu honteux, à propos des livres que Cécile semble observer attentivement. Ils sont à Lucía. C’est elle qui les lit, voilà sans doute pourquoi elle trouve toujours le mot juste quand elle en a besoin. Tu devrais lui parler,
ce sera plus utile et sûrement plus agréable qu’avec moi. Cécile a un sourire forcé qui découvre les dents du haut et l’arc des gencives rosées. Un joli sourire, même s’il est convenu. — Je ne suis pas venue de Paris pour parler à ta femme, mais à toi. C’est bien pour ça que tu m’as appelée, non ? Tu as dit que tu pourrais m’éclairer dans mon travail. C’est exactement le mot que tu as utilisé.
Isaïe hoche la tête, nerveux. Il prend le paquet de cigarettes posé au milieu des tasses de café et des papiers, sur la table basse qui les sépare, propose une cigarette à Cécile, qui la refuse, et en allume une avec la maladresse de ces gens qui découvrent les rites d’un nouveau vice. Il n’y a pas longtemps qu’il s’est mis à fumer ; aujourd’hui, il apprend à faire des choses impensables et stupides.
— Je devrais commencer par m’excuser. Il y a un an, à Kampala, je n’ai pas été très gentil.
Un léger hochement de tête, qui n’accepte pas ses excuses. Pas avant de savoir comment il compte réparer le désagrément de la situation qu’ils ont vécue tous les deux. Isaïe se racle la gorge, les reflets du soleil oscillent au plafond, au gré des rideaux tirés. “J’aurais peut-être dû allumer la clim”, pense Isaïe en se frottant les mains en sueur sur son pantalon. Cécile ne transpire pas ; elle attend. Pas une goutte d’humidité ne menace son maquillage discret, et elle a branché la fonction audio de son téléphone portable. Isaïe regarde le pilote rouge à contrecœur. C’est un signal d’alarme : tout ce qu’il va dire sera enregistré et prendra la forme d’une certitude. Le silence ne sera plus un lieu sûr, dès qu’il aura commencé à parler. Il exhale une bouffée de fumée, se lève, effrayé, et regarde la rue par la fenêtre entrouverte. Les touristes en maillot de bain occupent les terrasses des bars, sur l’esplanade du marché ; les fourgonnettes de livraison provoquent des embouteillages, tout baigne dans des odeurs de friture, et les enfants ajoutent au brouhaha en jetant des ballons d’eau dans la fontaine sans se soucier des protestations d’un groupe de femmes.
Il y a encore des espaces de ce genre, des territoires de bonheur.
— Quand je suis arrivé dans ce quartier pour monter mon entreprise, j’étais l’attraction locale. Le Noir aux bicyclettes, voilà comment on m’a baptisé. Ce n’est pas facile de gagner l’affection de ces gens.
— Et tu as réussi ?
A-t-il réussi ? Ces gens, ses voisins, ne savent rien de cet autre Isaïe dont Cécile est venue soutirer l’histoire. Il ne parvient pas à s’insérer dans sa biographie, en dépit de tous ses efforts. Comme s’il était enfermé dans une pièce et regardait passer son double devant sa fenêtre, qui le saluerait d’un geste de la main auquel il ne pourrait pas répondre. Il ne peut s’empêcher de penser qu’il est l’imposteur de sa propre vie, redoutant en permanence d’être expulsé du monde fragile qu’il est parvenu à construire.
— Tu connais le périple du saumon ? Certaines espèces naissent dans les rivières, et descendent jusqu’à la mer. Ces poissons peuvent vivre aussi bien en eau douce qu’en eau salée. À l’âge adulte, ils ressentent le besoin irrépressible de retourner à leur lieu d’origine, parcourent des milliers de kilomètres à contre-courant, remontent les rivières en déployant des efforts titanesques, affrontent des dangers, sont massacrés par les ours et les oiseaux, et font ce voyage suicide uniquement pour se reproduire et mourir à l’endroit où ils sont nés. Je crois que je ressemble à un de ces saumons. J’ai essayé de ne pas écouter cet appel, je l’ai même rejeté pendant des années, mais finalement je n’y ai pas résisté.
Cécile l’observe avec méfiance. Discrètement, elle oriente le téléphone vers Isaïe. Après tout, le voyage en valait peut-être la peine.
— Pourtant, tu n’es pas mort pendant ce voyage.
Isaïe fume posément. Son regard s’évade par la fenêtre. Quelque part, on entend la musique d’un ekidongo, ce genre de luth-harpe de l’Ouganda. Mais c’est impossible. Cette mélodie n’existe que dans sa tête.
— Je ne suis pas sûr d’avoir survécu.

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