Le Typographe de Whitechapel

Comment Y. H. Brenner réinventa l'hébreu moderne
Auteur : Rosie Pinhas-Delpuech
Editeur : Actes Sud

Il s’appelle Yossef Hayim Brenner. Il est né en 1881 à Novy Mlini, à la frontière entre la Russie et la Biélorussie. Il est avec Bialik et Agnon l’un des trois grands écrivains fondateurs de l’hébreu contemporain, et sans doute le plus audacieux. Sa vie est brève, il meurt assassiné, lors d’émeutes arabes à Jaffa en 1921, à l’âge de quarante ans. Il laisse derrière lui quelques volumes qui témoignent, en creux, dans l’espace de vingt ans, de la renaissance tumultueuse de l’hébreu moderne, entre la Russie, Londres, les États-Unis d’Amérique et la Palestine ottomane que les pionniers appelaient Eretz Israël.
Dans une enquête intime, fiévreuse, littéraire, Rosie Pinhas-Delpuech traque les balbutiements de cette langue réinventée et dessine tout un rapport au monde, amoureux et inquiet.

16,50 €
Parution : 6 Octobre 2021
192 pages
ISBN : 978-2-3301-5590-2
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Extrait

Il est près de minuit, l’autobus brinquebale et traverse à toute allure des banlieues désertes éclairées par la lumière orange des réverbères. C’est le dernier autobus, il part de la centrale électrique Reading au nord de la ville, descend le boulevard Max-Nordau, tourne à droite dans l’avenue Ibn-Gvirol plantée de palmiers en son milieu, il roule très vite, s’arrête à peine aux stations, cueille les voyageurs au vol – un jour, dans sa hâte de repartir, du temps où des bombes humaines faisaient exploser les bus, il avait embarqué la jambe d’un passager et laissé son corps sur le trottoir, le vieux monsieur en était mort, mais c’était un matin et c’est une autre histoire –, arrive sur la place Rabin où cohabitent mannequins blafards du centre commercial et flamme du souvenir du ministre assassiné, tourne à gauche dans le boulevard du Roi-Saül, fou amoureux de David, s’arrête devant le London Ministore, embarque une flopée d’adolescents partis faire la fête, quitte la ville sur le rocher calcaire où est installé le QG militaire et s’élance vers l’obscurité trouée des réverbères orange qui éclairent les routes du pays.
Les vitres du bus sont baissées, un vent frais souffle à l’intérieur, ce n’est pas encore le printemps, il fait plutôt froid la nuit et déjà un peu chaud le jour, les jeunes adolescents jacassent, la voix criarde, avec des aigus et des graves mal réglés. Ils parlent vite, l’acné sur le visage, travaillés par les hormones, pressés de tout dire chaque fois qu’ils ouvrent leur bouche encombrée par l’appareil d’orthodontie. Leur accent est un mélange d’américain des chansons, d’arabe de l’argot, de russe et de yiddish qui traînent encore derrière l’hébreu sioniste créé au tournant du XXe siècle.
Derrière moi, dans ma nuque presque, une jeune fille roucoule en russe dans son téléphone mobile, j’écoute hypnotisée sans rien comprendre. Les ados hurlent, ont des fous rires, le bus s’arrête à la station des “Tués de Babylone”, une vieille dame descend et se perd dans l’obscurité de la route. Les quartiers de banlieue se succèdent dans un bric-à-brac construit à la hâte : logements de trois ou quatre étages sur pilotis en mauvais ciment mal vieilli, rongé par l’humidité saline, mais les frangipaniers, hibiscus et lantanas qui poussent à l’état sauvage les rendent aimables pendant le jour.
Un vieux couple se dispute dans un mélange d’arabe et d’hébreu, immigrés venus du Maroc il y a des lustres. Autrefois, des hommes âgés parlaient et riaient en yiddish, ils sont tous morts avec le temps. Une voix enregistrée égrène les stations, “Herz’l”, avec l’accent d’antan, celui d’Europe de l’Est. Les autobus vieillissent vite, les essieux me secouent, la langue change vite, je l’entends à chacun de mes séjours, et je me demande chaque fois comment tout cela tient ensemble. Les gens, les immeubles, les quartiers, les accents, les immigrations diverses, les travailleurs temporaires et clandestins – Érythréens, Soudanais, Philippins, Nigérians –, les échangeurs d’autoroutes, le trafic et les trains, le tout lancé à toute allure dans un espace minuscule qui se donne des airs d’une planète à part. Je n’en finis pas de lire ce pays, de l’écouter. Il est un texte en cours qui s’écrit par-dessus un palimpseste que j’essaie de déchiffrer tous les matins, quand je lis les mots de l’hébreu que je traduis. Miroir du monde, chambre d’écho.

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