L'origine du mal

Auteur : José Carlos Somoza
Editeur : Actes Sud

Afrique du Nord à la fin des années 1950 : une ambiance en noir et blanc, à la "Casablanca", l'Algérie est en ébullition, le Maroc a des velléités d'indépendance, les ambassades bruissent de manoeuvres et d'intrigues. C'est dans ce cadre suranné que se déploie une histoire d'amitié et de trahison entre deux jeunes phalangistes dans le protectorat espagnol de Tétouan, au coeur du Rif occidental. Quelques 70 ans plus tard, un manuscrit surgit chez un libraire madrilène qui rétablit la vérité de l'histoire mais commence par cet impossible constat : "Je suis mort. On m’a tué un jour de septembre 1957 d’une balle dans la tête".

Traduction : Marianne Millon
22,80 €
Parution : 6 Octobre 2021
384 pages
ISBN : 978-2-3301-5610-7
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Extrait

— Je crois en la littérature, dit mon ami libraire. Au pouvoir des mots pour... transformer... changer les choses.
— Les choses ont changé, et pas précisément en mieux.
— Ah, mais toi, mon ami, tu parles de la crise. La baisse des ventes. Le livre électronique. L’édition pirate. Ça, c’est le commerce. Moi, je parle du livre. Du mystère de la lecture. Qui peut tout changer. Voilà ce en quoi je crois. Je sais ce que tu penses : “Oui, mais ce n’est pas ça qui nous nourrit.”
— Non, non, pas d’accord. Je suis un idéaliste congénital. Bien sûr, il faut manger, aussi. À propos, ces olives sont vachement bonnes.
— Oui, excellentes, renchérit-il, et il en pioche une autre.
Ce sont de grosses olives, foncées, odorantes grâce aux condiments. Une tapa qu’on nous a apportée avec les consommations. Le bar est sympathique, malgré le bruit. Sur l’écran mural, le public applaudit un concurrent qui a trouvé le mot juste à un jeu télévisé.
— Tu me connais, on pense la même chose.
— Je sais, dit-il. C’est pour cela que je t’ai appelé. Tu crois aux livres, comme moi. Au fait, avant que j’oublie. Tiens. Il y a environ deux cents pages, ça se lit en une journée.
Il se baisse sous la table et me tend un sac en plastique noir, un de ces sacs ordinaires qui pourraient servir de poubelle. Cela m’amuse, car son geste cérémonieux laisse penser qu’il m’offre un trésor d’une valeur inestimable. J’ai beau en ignorer la valeur réelle, je le traite avec respect. Nos mains se frôlent pendant l’échange. Les siennes sont grandes et robustes, comme toute sa personne. Et pourtant, malgré sa corpulence, l’harmonie qui émane de ses gestes le fait paraître plus léger. Il a beau être marocain et fils de Marocains, je soupçonne plutôt mon imagination de penser aux sultans et vizirs légendaires. En Espagne, la méconnaissance des rites et des coutumes du pays le plus proche au sud est surprenante. Toujours est-il que mon ami libraire vit à Madrid depuis plus longtemps que moi. Il porte en toute saison des chemises sous des vestes en coton et arbore un sourire douloureux, peut-être parce que quand quelque chose lui fait mal, il sourit. Ce que je préfère, ce sont ses cernes : gonflés et violacés, comme s’il y conservait tous les livres qui sont passés devant ses yeux, comme s’il les avait décantés, en extrayant la sagesse qu’ils contiennent afin de la déposer dans ces poches, comme un vieux marchand de son pays les victuailles qu’il transporte. Nous nous connaissons depuis des années, entretenons des rapports amicaux sans toutefois être intimes. J’écris des livres, il met à ma disposition son petit local de la rue de los Libreros pour les présenter. Puis il les vend. Ou il essaie.
Je pose à terre le sac qu’il vient de me remettre pendant qu’il appelle le serveur et règle son soda et ma bière. Il insiste pour m’inviter et me verser la somme qu’on nous a donnée pour lire le contenu du sac. J’accepte.
— Tu l’as déjà lu, non ?
— Oui.
— Et alors ?
Il me jette un regard très étrange.
— Je ne te dirai rien, je ne veux pas t’influencer. Lis ça. Et appelle-moi.
Je lui réponds que je vais le faire, mais en réalité, je réfléchis à ce que j’ai vu dans ses yeux. Un certain éclat familier, commun à la petite secte des amoureux des livres. Je fais des conjectures sur sa signification éventuelle pendant que le jeu laisse la place aux informations sur l’écran de l’établissement. Situé à proximité de la place de Luna, c’est un de ces bars d’autrefois, avec son comptoir en marbre et son cimetière de serviettes usagées sur le sol. L’écran, lui, n’est pas d’époque. Les couleurs et les formes ressortent comme une fenêtre ouverte sur quelque chose qui se passerait derrière le mur. En raison de l’enlèvement récent survenu à Ceuta, on diffuse une sorte de rétrospective du terrorisme islamique. 11 septembre, 11 mars, Charlie Hebdo...
— Hier, mon dernier petit-fils a été agressé à l’école.
Il l’a dit comme ça, d’une façon si abrupte, en faisant pivoter son torse volumineux pour regarder les nouvelles, que je ne sais que répondre.
— Ne t’inquiète pas, rien de grave, ajoute-t-il. Il s’est battu avec un gamin de sa classe et il a pris une gifle. Mais une gifle on peut la donner et la rendre. Le problème, c’est que le gamin en question l’a traité d’“assassin d’Arabe”. Et ça, mon ami, ça ne peut pas se rendre. Il n’y a pas moyen, quoi qu’on fasse. Même pas en lui disant que ta famille est aussi espagnole que la sienne, ni en protestant contre le racisme et la xénophobie à la Chambre des députés. Ça reste à l’intérieur. Et ce qui m’a fait le plus mal, mon ami, tu sais ce que c’est ? Que l’insulte a aussi fait plus de mal à mon petit-fils que la gifle, même si lui seul l’a reçue, bien sûr.
Il sourit.
— L’enlèvement des jeunes filles tourne à l’obsession, il ne faut pas s’inquiéter.
J’ai dit ça pour dire quelque chose. Je comprends bien la sensibilité particulière de mon ami. Il s’est toujours comporté en musulman modéré. Il suit tranquillement le ramadan et fait ses achats dans les magasins halal. Rien d’exagéré. Ses enfants sont nés en Espagne. Quand on vit depuis aussi longtemps dans un pays et qu’on y a créé une famille, on se sent d’ici, en dépit de ce que peuvent dire les accords internationaux ou vos papiers d’identité.

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