La Ville de vapeur

Auteur : Carlos Ruiz Zafón
Editeur : Actes Sud

Un architecte qui fuit Constantinople avec les plans d'une bibliothèque inexpugnable, un étrange cavalier qui arrive à convaincre un tout jeune écrivain (accessoirement nommé Miguel de Cervantes) d'écrire un roman inégalable... on retrouve dans ce recueil une atmosphère et des thématiques familières aux lecteurs de Zafón : des écrivains maudits, des bâtisseurs visionnaires, des identités usurpées, une Barcelone gothique et certains des personnages phares de la tétralogie du "Cimetière des livres oubliés", tels Semperé, Andreas Corelli ou David Martin.
Il se dégage de l'ensemble une unité parfaite et un charme profond et envoûtant, dans un halo de mystère (et de vapeur).

Traduction : Marie-Christine Vila
17,00 €
Parution : Novembre 2021
176 pages
ISBN : 978-2-3301-5611-4
Fiche consultée 94 fois

Extrait

J’ai toujours envié la capacité d’oubli de certaines personnes qui ne voient dans le passé qu’un changement de saison ou une paire de vieilles chaussures qu’il suffit de remiser au fond d’une armoire pour les rendre incapables de retracer les pas perdus. Pour mon malheur, je me souvenais de tout, et tout se rappelait à moi. Je garde le souvenir d’une petite enfance de froid et de solitude, d’instants morts passés à contempler le gris des jours, et du miroir noir qui ensorcelait le regard de mon père. Impossible de me souvenir du moindre ami. Je peux évoquer le visage de gamins du quartier de la Ribera, avec lesquels je jouais ou je me bagarrais parfois dans la rue, mais il n’y en a aucun que je voudrais sortir du pays de l’indifférence. Aucun, sauf celui de Blanca.
Elle avait deux ans de plus que moi. Je la rencontrai un jour d’avril devant l’entrée de ma maison. Elle donnait la main à une domestique qui venait chercher une commande dans une petite librairie de livres anciens située en face du chantier de la salle de concert. Le destin voulut que la librairie n’ouvrît pas ce jour-là avant midi et que la bonne s’y présentât à onze heures et demie, laissant une plage d’attente de trente minutes, un temps qui allait, sans que je le sache, sceller ma destinée. Si ça n’avait tenu qu’à moi, nous n’aurions jamais échangé une parole elle et moi, je n’aurais jamais osé. Sa mise, son parfum et son expression aristocratique de petite fille riche vêtue de soie et de tulle ne laissaient planer aucun doute sur le fait qu’elle n’appartenait pas au même monde que moi, et moi, moins encore au sien. Nous étions séparés par quelques mètres à peine, et des lieues de lois invisibles. Je me contentai de la contempler comme on admire des objets sacrés dans une vitrine ou à la devanture d’un de ces bazars dont les portes paraissent ouvertes mais dont on sait qu’on ne les franchira jamais de sa vie. J’ai souvent pensé que sans l’attention ferme et résolue portée par mon père à mon hygiène personnelle, Blanca n’aurait pas prêté attention à moi. Mon père estimait qu’il avait vu suffisamment de crasse pendant la guerre pour remplir neuf vies, et il m’avait appris depuis tout petit, même si nous étions fauchés comme les blés, à me familiariser avec l’eau glacée qui coulait du robinet de la buanderie quand elle voulait bien, et avec des savons qui sentaient l’eau de Javel et arrachaient tout, même les remords. C’est ainsi qu’à mes huit ans juste révolus, moi, David Martín, pauvre diable propre et bien mis, futur prétendant au statut d’homme de lettres de second ordre, je parvins à reprendre mes esprits pour ne pas détourner le regard quand la poupée de bonne famille posa les yeux sur moi et me sourit timidement. Mon père m’avait toujours dit que, dans la vie, il fallait rendre aux gens la monnaie de leur pièce. Il sous-entendait par là, bien évidemment, coups, claques et autres impolitesses, mais moi je décidai de suivre son conseil et de répondre par un sourire, avec un bref hochement du chef comme pourboire. Elle avança lentement et, tout en me détaillant de la tête aux pieds, elle me tendit sa main, dans un geste auquel jamais personne ne m’avait habitué, et elle me dit :
— Je m’appelle Blanca.
Blanca tendait la main comme les demoiselles dans les comédies de salon, la paume tournée vers le bas, avec la langueur d’une courtisane parisienne. Comme je ne réalisai pas que la réponse appropriée était de m’incliner et de frôler de mes lèvres cette main, Blanca la retira et haussa un sourcil.
— Moi, c’est David.
— Es-tu toujours aussi mal élevé ?
J’étais en train d’élaborer une saillie emphatique
pour compenser ma condition de rustre plébéien par une démonstration d’intelligence et d’esprit capable de sauver la face lorsque la domestique approcha, l’air consterné, et me regarda comme si j’étais un chien enragé et solitaire errant dans la rue. C’était une jeune femme aux traits sévères et aux yeux noirs et profonds qui ne me manifestaient aucune sympathie. Elle prit Blanca par le bras et la tira hors de ma portée.
— Avec qui parlez-vous, mademoiselle Blanca ? Votre père n’aime pas que vous adressiez la parole à des étrangers, vous le savez bien.
— Ce n’est pas un étranger, Antonia. C’est mon ami David. Mon père le connaît.
Je restai pétrifié tandis que la domestique m’observait du coin de l’œil.
— David comment ?
— David Martín, madame. Pour vous servir. — Personne ne sert Antonia, David. C’est elle
qui nous sert. Pas vrai, Antonia ?
Ce ne fut qu’un instant, un geste que personne
n’aurait pu remarquer à part moi, qui l’observais attentivement. Antonia lança un bref regard noir à Blanca, un regard empoisonné de haine qui me glaça le sang et qu’elle s’empressa de dissimuler derrière un sourire résigné, secouant la tête pour ôter toute importance à l’affaire.
— Des gamins, marmotta-t-elle tout bas en repartant vers la librairie qui ouvrait enfin ses portes.

Informations sur le livre