Le Roi des Indes

Auteur : Jabbour Douaihy
Editeur : Actes Sud

Après avoir bourlingué à travers le monde, Zakaria Moubarak rentre dans son village natal, à l’est de Beyrouth. Quelques mois plus tard, on découvre son cadavre dans le terrain hérité de son arrière-grand-mère. L’enquête explore plusieurs pistes, de la vendetta familiale au règlement de comptes mafieux lié à une toile – volée à une ancienne maîtresse – qui serait un original de Chagall.
Empreint d’un irrésistible charme cosmopolite, ce formidable roman, le septième de l’auteur, distille le mystère tout en déployant une foisonnante chronique libanaise.

Roman traduit de l’arabe (Liban) par Stéphanie Dujols
21,00 €
Parution : 6 Octobre 2021
224 pages
ISBN : 978-2-3301-5629-9
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Extrait

C’est au tout début de l’été, à la saison des cerises et du fromage de chèvre, que Zakaria, le fils d’Ibrahim Moubarak, est revenu. Revenu chez lui, à Tall Safra, son village natal campé sur un plateau à sept cents mètres d’altitude où se plaisent aussi bien les fruits de la plaine côtière que ceux de la montagne, et où, les années calmes, des Arabes du Golfe viennent en villégiature. La bourgade compte un lycée public portant le nom d’un poète local de langue dialectale, un autre privé, dirigé par sœur Constance – de la congrégation des Sacrés-Cœurs –, qui accueille filles et garçons, un poste des forces de Sécurité intérieure employant un sergent et trois gendarmes, et un hôpital public dont le directeur se plaint à longueur de temps de manquer d’équipement. On y trouve en outre les vestiges d’un temple romain. Le conseil municipal de la commune est élu par acclamation : toutes les familles y sont représentées à parts égales entre chrétiens et druzes, et pour sa présidence, on respecte une rotation entre les deux équipes.
Ses habitants ont le goût du voyage parce qu’ils ne sont qu’à un jet de pierre de la route dite “internationale” qui relie l’arrière-pays à la Méditerranée. Tout au long du xxe siècle, ils ont pu suivre à l’œil nu le mouvement des voyageurs venus de Syrie ou d’Irak pour rejoindre Beyrouth par la terre et, depuis quelque temps, ils voient déferler de ces mêmes régions des gens qui fuient leurs pays ravagés vers tous les ports et les aéroports de la planète.
En s’exilant, Zakaria avait perpétué une tradition vieille de plusieurs siècles. Le premier homme du village à avoir pris la mer le fit incognito, affublé d’une tenue de femme musulmane, avec dans son bagage un manteau de soie et une missive de l’émir Fakhreddine le Grand à remettre à Cosme II de Médicis, le grand-duc de Florence – missive dans laquelle il réclamait un surcroît d’or et de fusils pour combattre le gouverneur ottoman de la province de Damas. Le messager demeura en Toscane, où il étudia le latin et prit part à la traduction de l’Ancien Testament. Il s’enticha d’une dame de la cour du grand-duc qui lui fit perdre la tête, fut emprisonné en raison de dettes impayées, puis rentra s’enfermer dans un ermitage de la vallée des Ascètes, au nord du Liban, pour rédiger une histoire de l’humanité en cinq volumes. Le deuxième fut contraint à l’exil auxixe siècle.Victimed’uneconspirationtraméeparle consul de France avec des marchands de soie de la ville de Lyon, il fut déporté en Algérie. Il y écrivit des lettres dans lesquelles il s’avéra le premier à militer pour une union arabe dont il ne traça pas clairement les contours, et y conçut un projet pour extraire des minerais de la montagne à la terre rousse dressée à proximité de son village ; il n’est pas impossible qu’il ait été également le premier chrétien à insulter la France et à s’opposer à sa politique dans la région. La chose se répéta aux périodes d’adversité et de vaches maigres, puis à l’aube du xxe siècle : les jeunes hommes du village, et certaines de ses femmes, s’en allaient de tous côtés. Partout où ils s’installaient, ils adoptaient la même devise selon laquelle l’achat et la vente étaient permis par le Seigneur. C’est ainsi qu’ils devinrent de grands commerçants et se rapprochèrent des puissants et des hommes d’influence. Peu d’entre eux finirent par rentrer au village. Le “revenant” le plus célèbre était un druze qui, estimant que son prénom, Zouqân, ne l’aiderait pas dans son exode, s’était fait appeler Jorge. Ayant appris l’art de la médication en Argentine, il ouvrit une pharmacie à Tall Safra. Il y préparait de l’huile de ricin, y pilait des graines et confectionnait un breuvage aphrodisiaque dont il disait tenir la recette des Indiens d’Amérique. Les demandes se multipliant, il se mit à réduire les fractures et accoucha même une dame en urgence, mais, pris d’épouvante en voyant sortir l’enfant, il cessa ensuite de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Il mettait en doute les bienfaits de la pénicilline et parlait tout seul à voix haute en gesticulant de ses longs bras, si bien que l’expression “c’est la mer qui l’a déboussolé” lui colla à la peau jusqu’à sa mort, après quoi elle servit à désigner tous ceux qui avaient ramené d’étranges marottes de leurs exils. Il y eut aussi une “revenante” qui avait réchappé du naufrage du Titanic. Elle passa des années assise seule sur son balcon à fumer du tabac arabe, entourée d’une grappe de chats. Certains soirs, les voisins l’entendaient appeler son époux dans son sommeil, époux que les gardes avaient empêché de monter avec elle dans le canot de sauvetage. Elle disait qu’elle lui répondait, qu’elle l’entendait crier son nom de tout là-bas, au fond de l’océan, où il était resté.

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