L'horizon

Auteur : Wieslaw Mysliwski
Editeur : Actes Sud

Tout commence par une vieille photographie. Piotr s’y revoit en compagnie de son père lors d’une promenade dominicale à la campagne. Cette image lointaine fait resurgir, comme par enchantement, les souvenirs du passé. Apparaît alors une kyrielle de personnages ayant marqué son existence. Ses parents d’abord, ses grands-parents, ses oncles et ses tantes, mais aussi Sulka, une gamine juive à la chevelure flamboyante ou les demoiselles Poncki, deux prostituées au cœur tendre.
Inspiré d’éléments autobiographiques, porté par une écriture envoûtante, L’Horizon brise la logique de la chronologie pour suivre le flux imprévisible de la mémoire, jusqu’à la transcender. Car, pour My?liwski, la mémoire n’est qu’une fonction de l’imagination. Un grand roman qui a marqué des générations de Polonais.

Roman traduit du polonais par Margot Carlier
24,50 €
Parution : 6 Octobre 2021
560 pages
ISBN : 978-2-3301-5680-0
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Extrait

Le petit homme maigrichon sur la photographie, avec ses yeux exorbités, son pardessus en gabardine trop ample, écrasé sous un chapeau trop grand pour lui – c’est mon père. À ses côtés, vêtu d’un habit de marin bleu foncé, culotte courte et casquette blanche sur la tête, socquettes et sandales aux pieds – c’est moi. Ma mère n’est pas avec nous. Nous sommes donc dimanche. Sinon, je ne porterais pas ce costume de marin.
Ma mère doit être en train de préparer le déjeuner ; que pourrait-elle bien faire d’autre par ce beau dimanche ensoleillé, comme on le voit sur cette photographie surexposée. Elle remue le contenu d’une marmite, déplace les casseroles sur le fourneau, remet des bûchettes dans le feu, pétrit la pâte à nouilles, tout en rouspétant parce que c’est toujours à elle de s’occuper du repas, mais qu’est-ce qu’elle a donc fait au Bon Dieu pour ne pas pouvoir aller se promener un dimanche ? se demande-t-elle. Dans le temps, nous faisions une balade tous les dimanches, ma mère portait alors un col de renard, un chapeau, un petit sac à main, des gants et des escarpins, le tout de la même couleur. C’était une dame, ma mère, les gens se retournaient sur son passage, et maintenant elle en est réduite à faire la popote. Peut-être se dispute-t-elle avec la tante Marta en ce moment, car nous habitons tous ensemble chez mes grands-parents, et les querelles sont monnaie courante.
Tu n’es pas la seule à plaindre, crois-moi, pas la seule, essaie de tempérer la tante Jadwinia, car elle est toujours prête à vous décrocher la lune et ne supporte pas de voir souffrir quelqu’un, on est tous dans la même galère, dit-elle. Depuis qu’ils ont marqué nos cochons, c’est comme s’ils ne nous appartenaient plus vraiment, tu te mets en quatre pour les nourrir, tu ne sens plus tes mains à force d’écraser des patates, mais t’as plus le droit d’en tuer un seul. Attends que je remplisse leur auge, et je viens t’aider.
La tante Marta, elle, ne laisse rien passer à ma mère. Regardez-moi cette bourgeoise ! Ça se prend pour une dame ! Pourquoi donc t’es venue ici, hein ? Fallait rester en ville si t’étais si bien là-bas. Moi aussi je peux avoir une étole de renard, figure-toi. Il suffit que Władek aille poser des collets et qu’on demande ensuite à Kazmierski de tanner la peau, et j’aurai un beau renard. Tu veux bien, Władek chéri ?
Cette idée rend l’oncle Władek fou de rage. Mais t’as perdu la raison, espèce de sotte ! Et tu irais où, avec ton renard, dis ? Faire un tour dans le village ? Pour qu’un gendarme te demande comment tu l’as eu et qu’il me botte le cul ? Pour que les voisins se mettent à jaser, qu’ils disent que nous nous sommes enrichis, et peut-être sur le dos des juifs, pourquoi pas ? Grand Dieu ! Mais quelle cruche, celle-là ! On risque notre vie à tout moment, et elle, voilà qu’il lui prend l’envie d’un renard ! Puis, donnant libre cours à sa colère, l’oncle se met soudain à singer la tante Marta. Un renard ! Un renard ! Tu veux bien, Władek chéri ? Sacrée imbécile ! Je me tue à lui payer des docteurs, ça, elle s’en fiche. Je ne sais plus avec quel argent lui payer ses médicaments, elle s’en fiche. Mais elle veut un renard ! Va lui attraper un renard !
Les yeux de la tante Marta se voilent de larmes, elle s’assied sur un banc près de la fenêtre et reprend son ouvrage de tapisserie en silence. Une bonne ménagère sait tout faire. Tu fais de la broderie un dimanche ? remarque soudain la grand-mère, occupée à réciter son chapelet. Le dimanche, c’est péché. Quant à l’oncle Władek, il n’est pas près de se calmer. Un renard, ben voyons ! Un renard !
À son habitude, le grand-père se donne une petite tape sur le genou et tranche sèchement : Silence ! Puis, du haut de son âge, il se lance dans un discours sur les renards, comme s’il était le seul à connaître le sujet. Dites donc, on n’en voit pas beaucoup de renards en ce moment. Des perdrix, oui, il y en a, des lièvres aussi. Mais les renards, on dirait qu’ils ont disparu. À cause de la guerre, peut-être. Tenez, des dictons sur les renards, par exemple, ça n’a jamais existé. Sur les perdrix, si ! On dit bien : Plus de perdrix, plus de juifs non plus. D’ailleurs, on n’entend plus personne se plaindre parce qu’un renard a volé une poule. Autrefois, ça arrivait tous les jours. Une poule, une oie ou un canard. Même leurs terriers se sont affaissés, aucune trace de passage, rien. C’est peut-être une épidémie ? Du reste, l’été n’est pas une bonne saison pour chasser les renards. En un rien de temps, ta fourrure perdrait ses poils, ma petite Marta. Il faut attendre l’hiver. Avec le froid, leur pelage s’épaissit. Le poil devient plus fourni, plus long, plus luisant. Ensuite, ça tient des années. On a juste besoin d’un bon fil d’acier pour les collets. Il y en a un peu au grenier. Il faudrait aussi les pister pour savoir par où ils passent. Mais d’ici l’hiver, oh là là, on a le temps !
Puisque nous sommes dimanche, on sert du coq au déjeuner. Un fier volatile au plumage cramoisi, une crête pourpre sur la tête. Il n’y a pas longtemps, il se pavanait dans la cour. Je le vois encore choisir une poule panachée dans le troupeau, il se précipite vers elle en repoussant les autres, et hop ! il la cloue, docile, contre le sol, monte sur elle, puis se relève, secoue ses plumes et avance fièrement. Du sang goutte encore de son cou tranché, laisse une traînée rouge entre le billot et la cuisine lorsque l’oncle Stefan le porte en le tenant fermement par les pattes et lui parle comme s’il s’adressait à lui-même : Arrête de gigoter, mon grand, puisque t’es mort... Mais au moment où il franchit le seuil de la maison, le coq redéploie ses ailes, à croire qu’il voudrait s’accrocher à l’embrasure de la porte. Tiens-le bien, sinon du sang va gicler sur les murs, ils viennent d’être blanchis à la chaux ! s’écrie la tante Jadwinia. – Mais je lui dis de ne pas gigoter. – Comment ça, tu lui dis ? Tu viens de lui trancher la gorge et tu lui parles ! Furieux, l’oncle jette le coq dans un baquet.
Oh, quel coq ! Quel beau coq ! Le grand-père se penche au-dessus du baquet. On dirait que le coq l’entend, car il se cambre et se raidit. Mais dès que la tante Jadwinia l’ébouillante avec sa bouilloire d’eau chaude, il mollit et se ratatine. La tante, elle, noue un sarrau autour de sa taille et saisit un tabouret. Commence par arracher la queue, lui souffle le grand-père. Elle prend la queue à pleines mains et l’arrache. Puis va la jeter dans le poêle à charbon. On croirait qu’elle porte un faisceau de flammes pour protéger la maison contre le feu. Déjà elle attrape un attisoir et soulève une rondelle. Je crie qu’il ne faut pas la jeter, cette queue, que je vais me fabriquer une coiffe en plumes ! Que je serai un Indien ! Ma tante hésite. Vas-y, tiens, mais sèche-la d’abord ! Le grand-père ne cache pas son mécontentement : Pourquoi tu lui as donné ? Tu veux que la maison s’enflamme un jour, hein ? – Il faut bien qu’il se fabrique cette coiffe s’il veut être un Indien, non ? Puisqu’on n’a pas de paons. Et ne croyez pas à toutes ces superstitions, la maison ne va pas brûler à cause d’une queue de coq. – Non mais, écoutez-la, elle joue avec le feu !
La tante retourne le coq sur le dos, le ventre, et lui arrache les plumes à les faire crisser. Laisse ! dit ma mère, je vais me débrouiller seule, et toi, prépare-toi pour aller à l’église puisque t’en as envie, sinon tu vas rater la grand-messe. Oh, j’y serai à temps ! dit Jadwinia en se dépêchant, tant et si bien que son fichu glisse à l’arrière de sa tête et ses cheveux libérés lui recouvrent le visage tel un rideau noir. Et même si j’ai un peu de retard, le Bon Dieu ne s’en apercevra sûrement pas, ajoute-t-elle. Il n’est pas suspendu à sa croix pour regarder qui arrive en retard.
Ma tante a une chevelure somptueuse. Pas belle ou fournie, non, somptueuse. La vieille Symkowa, notre voisine, dit “opulente”. Qu’est-ce qu’ils sont opulents, tes cheveux, Jadwinia ! Quelle crinière ! Quelle opulence ! Dieu ne t’a pas donné d’enfants, mais Il t’a au moins donné ces cheveux pour récompenser ta bonté. D’autres n’ont même pas ça. L’oncle Stefan, lui, caresse souvent les cheveux de la tante Jadwinia, à l’abri des regards. Il ne dit rien, mais Jadwinia sait bien ce qu’il voudrait dire et, chaque samedi, elle se lave les cheveux. Dès qu’il se met à pleuvoir, elle place un seau sous une gouttière pour recueillir l’eau de pluie. Il lui arrive de rentrer du champ en courant sous une averse pour en faire des réserves. Le tonneau métallique posé contre un mur en est rempli, tout comme la barrique en bois et le gros chaudron, car il est impensable que l’eau de pluie manque un seul samedi. Or la pluie tarde parfois à venir, la sécheresse s’abat alors sur le village et sur les champs durant tout l’été. Qu’à cela ne tienne ! L’eau de pluie doit être disponible chaque samedi pour le lavage des cheveux.

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