Miss Josephine

Auteur : Margaret Wilkerson Sexton
Editeur : Actes Sud

Louisiane, 1924. Née esclave, Josephine a fui à l’âge de dix ans la plantation où elle vivait avec ses parents. Désormais septuagénaire, elle dirige une exploitation agricole florissante mais l’arrivée dans son voisinage d’un couple de Blancs l’inquiète. Le Ku Klux Klan prospère dans la région. Près d’un siècle plus tard, Ava, une descendante métisse de Josephine, emménage chez sa grand-mère paternelle blanche et fortunée. Sans le savoir, son destin va converger avec celui de son aïeule...

Traduction : Laure Mistral
22,80 €
Parution : 7 Septembre 2022
336 pages
ISBN : 978-2-3301-6630-4
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Extrait

2017
C’est King qui m’a dit qu’on avait oublié la photo. Il a que douze ans, mais il a commencé à laver son linge à huit, et c’est souvent lui qui me rappelle de sortir la poubelle le jeudi. Je tenais pas plus que ça à lui mettre ces responsabilités sur le dos – c’était un gamin –, mais il avait repéré mes failles et s’y était engouffré. Tandis que je classais des requêtes pour Mr Jeff chez Wilkerson & Associates, lui taillait des pavés bien réguliers de lasagnes au bœuf, qu’il passait au micro-ondes. Et là, c’était cette photo que l’arrière-grand-mère de ma grand-mère s’était fait faire, où elle posait debout en bordure de sa ferme. Miss Josephine. Son mari venait de mourir – et ça pouvait pas vous échapper, cette solitude dans ses yeux. On distinguait aussi de la fierté : les rangs de maïs deux fois grands comme elle, les poulets picorant à ses pieds. Un fumoir dont les bardeaux soutenant le toit convergeaient comme deux mains en prière.
“On pourrait retourner la chercher”, suggère King. Je secoue la tête.
“Trop tard.”
Peut-être pas, mais si je fais demi-tour, j’ai peur de ne plus avoir le courage de revenir pousser les portes en verre teinté de l’élégante demeure qui se dresse devant nous. Je n’ai pas vraiment décidé de déménager ici ; la décision s’est plutôt frayé un chemin en moi, et il suffira d’une heure de route de plus, en roulant vers l’est, pour me retrouver de l’autre côté de la ville, où je serai accueillie par maman.
Mais je suis fatiguée de la décevoir. Elle a été dure avec moi quand j’étais petite. C’était une étudiante pleine de promesses quand elle avait rencontré mon père à l’université de Tulane... Elle était une des rares Noires sur le campus et elle lui avait tapé dans l’œil, même si jusque-là la seule femme noire qu’il avait connue c’était Mary, sa gouvernante. Six mois plus tard, ma mère était enceinte. Mon père a poursuivi ses études de droit. Ma mère voulait en faire autant, mais déjà que c’était difficile sans bébé, avec moi c’était quasi impossible. Elle s’est tout de même accrochée, tout en enchaînant les petits boulots : serveuse, aide à domicile, sténodactylo... Se sentant négligé, mon père s’est mis avec une étudiante de son groupe d’étude en procédure civile. Ma mère a dit que c’était tant mieux ; mais longtemps, quand elle me regardait, quand elle répondait à mes questions, quand elle me bordait le soir dans mon lit, j’ai senti l’amertume sous ses sourires crispés.
“Bon, faut y aller, je dis. La nuit tombe.”
King lâche un soupir de lassitude.
“Pourquoi on va pas tout simplement chez Maw Maw ?”
Toujours la même question depuis une semaine, et je réponds toujours pareil :
“Tu te rends compte de ce que ça représente, King ? Un meilleur collège... On pourra se voir plus souvent, puisque tu seras à l’étage en dessous...
— Oui, mais vivre chez cette vieille dame... cette vieille Blanche...” Il ajoute après un silence : “C’est trop bizarre.

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